Culture

 101. Essai : faire sauter la banque

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Au travers d’un récit autobiographique, Jérémy Désir-Weber dresse une série d’analyses glaçantes et affirme que la seule façon pour les banques d’infléchir leur politique écologique passerait par leur auto-démantèlement.

Après dix années passées entre grandes écoles et trading à haute fréquence, Jérémy Désir-Weber démissionne avec fracas de son poste de cadre dans le département des risques du marché, au siège mondiale de la banque HSBC. Il livre son témoignage pour raconter la «  genèse d’une révolte  », son parcours, sa prise de conscience graduelle, notamment écologique, à notre époque «  où s’abstenir de choisir, c’est encore choisir  ». Il refuse désormais de contribuer à «  ce que Riesel et Semprun appelaient l’administration du désastre et la soumission durable  ». Radicalement.

Animé par «  cette critique paradigmatique  » qui manque tant à ses camarades d’études, «  futures élites scientifiques du pays dont les ébauches de conscience politique semblent sévèrement atrophiées  », Jérémy Désir-Weber projette d’infiltrer la finance pour opérer un changement de l’intérieur. Il intègre l’École des Mines de Saint-Etienne, puis l’Imperial college de Londres, enchaîne avec un premier stage à la direction des risques du Crédit Mutuel, puis un second dans la filiale européenne de Tudor Investment Corporation, puis un master de probabilités et finances et un poste d’analyste quantitatif pour la supervision des modèles de trading algorithmique au siège londonien d’HSBC.

Le récit de son parcours est l’occasion d’une série d’analyses techniques, mais parfaitement accessibles, de la crise grecque, du scandale des subprime, de l’affaire Kerviel, de celle des SwissLeaks qui met en lumière le financement du terrorisme par les clients saoudiens de HSBC, celle des Panama Papers… Ses explications sont souvent glaçantes.

De la crise grecque aux Panama Papers

Il explique les limites des contrôles mis en place sur le trading haute fréquence. Il faut vingt pages de descriptions à un enquêteur de l’Autorité des marchés financiers (AMF), «  le gendarme de la bourse  », pour décrire 20 millisecondes d’échanges et son tableur Excel est limité à un million de lignes alors qu’il doit gérer un milliard et demi d’ordres. Autre exemple, le droit suisse limite les amendes pour blanchiment à cinq millions de francs suisses. «  Les autorités délèguent aux banques le pouvoir de se contrôler toutes seules.  » Lors de son intégration chez HSBC, il est surtout invité «  à surveiller toute attitude suspecte d’un potentiel lanceur d’alerte  !  ».

La découverte de son inutilité face à l’inertie et à l’impunité, sa prise de conscience écologique s’effectuent alors que démarrent, fin 2018, le mouvement des gilets jaunes (au départ mobilisés contre une taxe carbone qui se révélera avoir été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales), la campagne de Greta Thunberg, puis les actions du mouvement Extinction Rebellion en avril 2019. Participant, avec sa compagne, au blocage de Parliament Square, il entend pour la première fois parler du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et découvre la gravité de la situation climatique.

Il décortique alors toute la documentation disponible chez HSBC relative à ses engagements en matière de finance durable, afin de rédiger un rapport, d’une cinquantaine de pages à destination de sa hiérarchie, dont il livre ici une longue synthèse.

Il rappelle tout d’abord les multiples effets destructeurs de notre civilisation industrielle basée sur la croissance, l’immense responsabilité des énergies d’origine fossile dans le dérèglement climatique et leur corrélation inévitable à la croissance, même lorsque celle-ci est (prétendument) verte. Sur la base des objectifs de l’accord de Paris de la COP21, il prévient que «  l’industrie financière navigue à l’aveugle concernant la crise climatique, l’intégralité de ses produits et instruments ayant été structurés sans prendre en compte leur influence sur un facteur conditionnant pourtant leur propre viabilité et, plus largement, celle des organisations économiques et sociales.  »

Action directe et désobéissance civile

Face à l’absence de réaction de sa hiérarchie, il donne sa démission et, espérant en amplifier l’écho, la rend publique dans une lettre ouverte qui commence par ces mots : «  Le capitalisme est mort.  » En conclusion, il affirme que l’action directe et la désobéissance civile sont les seules solutions pour alerter l’opinion publique et que la seule façon pour les banques d’infléchir positivement leur politique écologique serait «  un auto-démantèlement  ».

Il invite à «  se réapproprier les conditions de sa propre subsistance en réunissant les savoir-faire permettant de s’émanciper de ce système  », «  d’intensifier et relier entre elles les alternatives citoyennes et réseaux d’entraides  », «  adopter, développer, enrichir, en complément, une approche offensive, en s’attaquant au coeur du système  », «  identifier les fragilités des institutions et infrastructures – énergétiques, industrielles, pétrochimiques, financières, etc. – responsables du désastre écologique et humain en cours, impossibles à réformer, puis encourager, voire participer à leur démantèlement  ».

Ernest London (UCL Le Puy-en-Velay)

  • Jérémy Désir-Weber, Faire sauter la banque – Le rôle de la finance dans le désastre écologique, Divergences, 2020, 250 pages, 15 euros.
 
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