Histoire

1919 : les communes agricoles, sans l’appui des makhnovistes

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Les anarchistes ont également leurs légendes dorées. Celle des « communes libres » de paysans pauvres impulsées en Ukraine par les makhnovistes en est une. Le pouvoir bolchevik, en soutenant ces communes spontanées, mécontenta la paysannerie traditionnelle. Pour ne pas se la mettre à dos, la Makhnovschtchina, plus pragmatique, s’en garda bien. Une lecture inattendue des rapports de forces dans l’Ukraine révolutionnaire de 1919-1921, suite de l’article publié dans Alternative libertaire de décembre 2019.

Suite de l’article paru dans Alternative libertaire de décembre 2019.

En confirmant leur soutien à la création de communes agricoles à l’été 1918, les bolcheviks les font passer de 242 (juin) à 1384 (décembre) et diffusent l’idée qu’elles ressortent de la politique du parti de Lénine. Les anarchistes sont de nouveau marginalisés sur le terrain, comme ils l’avaient été un an plus tôt par la reprise léniniste des concepts de « commune » et de « communisme ».

Mais si le mouvement communard reste extrêmement marginal (que sont quelques dizaines de milliers de personnes dans un pays de 150 millions), ses acteurs jouent néanmoins un rôle crucial dans la guerre civile qui fracture l’ancien empire tsariste entre pauvres et riches, ruraux et citadins, allogènes et Russes, femmes et hommes... L’étude d’un canton du nord-est de l’Ukraine permet d’observer le phénomène à ras de terre, au plus près des sources locales.

Autour de la bourgade d’Izioum (au nord du Donbass), 32 communes sont créées entre février et mai 1919, alors que le canton avait été repris par les rouges courant janvier après l’effondrement d’un régime ukrainien fantoche au service des Allemands. Au congrès local des soviets convoqué dans la foulée, les bolcheviks sont majoritaires à quatre contre un. Leur matériel de propagande, reproduit de sources russes, promeut les communes.

Le nouveau pouvoir proclame que « la confiscation des terres des grands propriétaires, des koulaks et des monastères et leur transfert à la disposition des paysans mal lotis ou sans terres va de pair avec la nationalisation dans le domaine industriel. […] Afin d’augmenter la productivité du travail agricole et d’alléger la situation pénible de la paysan­nerie, le gouvernement soviétique collaborera à l’extension du travail associatif et social de la terre, en mettant à disposition les semences, les technologies et les machines agricoles ».

Une branche de l’administration est créée à cette fin : la Section foncière, avec en son sein un bureau des communes, supervise les transferts des terres confisquées aux collectifs de paysans pauvres.

Éric Aunoble, Le communisme, tout de suite ! Le mouvement des communes dans l’Ukraine soviétique, Nuits Rouges, 2008, 255 pages, 18,30 euros.

Dirigisme bolchevique qui voit la consigne partie du Kremlin se répercuter jusqu’au moindre village ? Ce n’est pas si simple. En fait, si les dirigeants de la Section foncière à Izioum sont aussi des responsables du Parti, ce ne sont pas des bureaucrates mais des militants de terrain. L’un avait pris d’assaut le commissariat de police tsariste de sa localité en février 1917 et un autre y avait fondé la première cellule du PC en1918, au début de la guerre civile entre rouges et blancs.

Surtout, ils vivent eux-mêmes en commune et propagent un idéal qu’ils pratiquent. De plus, si leur action volon­tariste porte des fruits, ce ne sont pas des fruits formatés et calibrés. Les communes créées sont de taille très variable (de 3 à 250 membres). Certaines prennent le nom de Lénine ou Rosa-Luxemburg, d’autres de Victoire sur le Capital ou Notre-Travail. La commune Internationale côtoie la commune Tarass-Chevtchenko (du nom du poète national ukrainien), et la Commune-de-Paris (sic) voisine avec l’Évangélique…

Enfin, à l’exception de quelques collectifs constitués par des mineurs du Donbass évacués suite à l’occupation de leur région par les blancs, toutes les communes sont constituées de paysans très pauvres. Ces derniers n’avaient pas voix au chapitre dans la communauté villageoise où les chefs de « grandes » familles donnaient le ton. On peut donc affirmer que sans une intervention de l’extérieur, celle de l’État soviétique et du Parti communiste, jamais ces quasi-marginaux n’auraient pu aller contre le poids des préjugés sociaux de leurs voisins mieux lotis.

Nestor Makhno, (1888-1934), anima pendant trois ans une armée paysanne insurgée se réclamant de l’anarchisme communiste.

Ainsi, l’organisation d’une commune est une critique concrète du système patriarcal du village. Cela concerne au premier chef les femmes, dont la voix est reconnue à égalité dans les assemblées générales des communes alors qu’au village, c’est le plus souvent le mari qui parle et décide pour le couple.

L’utopie dans la tourmente, entre Blancs et Rouges

La répartition traditionnelle des rôles est même partiellement remise en cause. Des responsabilités électives sont assumées par des femmes (même s’il s’agit le plus souvent des épouses des dirigeants). Et si les femmes s’occupent en général des enfants, une commune statue par vote que c’est seulement en vertu de l’expérience qu’elles ont accumulée en la matière.

Vivant parfois ensemble dans le manoir confisqué au maître, ces prolétaires ruraux expérimentent une vie totalement nouvelle : travail réparti entre toutes et tous selon les capacités, assemblées générales souveraines pour toute décision, conférences sur la révolution en cours en Allemagne ou sur l’origine de l’univers… La parole circule et certaines réunions ouvertes dans la soirée se terminent à l’aube.

Cette utopie réalisée ne dure pas longtemps. Dès le mois de mai 1919, on sent la tension monter dans les campagnes, et elle se cristallise autour des communes. L’« accaparement » des domaines confisqués par les gueux du village organisés en commune est très mal vécu par les autres membres de la communauté villageoise, les petits et moyens propriétaires.

Ces derniers voulaient récupérer un peu plus de terre pour leur exploitation familiale et non voir les pauvres, les femmes et les cadets s’émanciper. L’opinion paysanne, anti-communarde, se retourne donc contre les communistes qui semblent vouloir reprendre ce que les bolcheviks avaient donné en 1917.

Le mécontentement des campagnes fait le jeu du général blanc Dénikine, dont l’armée contre-révolutionnaire remonte du sud et prend la région de Kharkov dans la deuxième quinzaine de juin 1919. Pendant les six mois où l’Ukraine est aux mains des blancs, la violence se déchaîne.

À l’ouest, une vague de pogromes sans équivalent avant le nazisme fait 100 000 victimes juives, sans compter les blessés. À une échelle moindre, la même cruauté se déploie à l’est du pays contre les rouges vaincus : les proches des soldats de l’armée soviétique, mais aussi de communistes et particulièrement d’ex-responsables de l’administration foncière sont persécutés, battus, exécutés, brûlés vifs.

Au-delà de l’horreur, il faut noter que cette violence n’est pas exercée par la police ou l’armée blanches, mais sévit entre voisins dans les terroirs. La communauté villageoise se venge des éléments qui ont voulu remettre en cause l’ordre patriarcal : on reproche aux pauvres des communes comme aux Juifs émancipés de ne pas être restés « à leur place » et d’avoir voulu imposer l’égalité.

Pour ne pas se mettre à dos la paysannerie moyenne, l’armée insurgée de Nestor Makhno n’encouragea guère le mouvement des communes agricoles animé par les catégories les plus pauvres. Les bolcheviks, soucieux eux aussi de se concilier les paysans, reprirent à leur compte cette politique.

Communes libres ? Ou artificielles ?

Quand les rouges reprennent le contrôle de l’Ukraine en 1920, ils ont tiré les leçons de leur défaite. Ils évitent de mettre des camarades juifs à des postes de responsabilité et ils changent de politique agraire. Le dirigeant bolchevique Christian Rakovski déclare solennellement qu’ « au vu de cette expérience de l’an dernier, il a été strictement interdit aux organes soviétiques de faire de l’agitation en faveur de l’organisation de communes ».

De plus, la mémoire des communes est obscurcie. Alors que toutes les archives consultées pour la présente étude attestent du volontariat des communards, une idée s’impose, jusqu’à faire consensus, de la droite aux communistes et Lénine et Rosa Luxemburg : le mouvement des communes avait été créé de toutes pièces et imposé de force.

On retrouve le même motif chez Voline. Il dénonce « les “communes” artificielles, dites “exemplaires”, montées très mala­droitement par les autorités communistes, où étaient réunis, habituellement, des éléments hétéroclites, rassemblés au hasard, incapables de travailler sérieusement ».

Il leur oppose les « communes [...] créées librement [sous Makhno], par un élan spontané des paysans eux-mêmes, avec l’aide de quelques bons organisateurs ». À l’appui de ses dires, il cite trois communes fonctionnant autour de Gouliaï-Polé au début 1919 et ajoute sans plus de précision que : « il y en avait aussi en d’autres endroits ».

En fait, Voline, comme Archinov et Makhno, évoque la fondation de seulement trois ou quatre communes, à l’époque où la Makhnovchtchina contrôlait un territoire de 70 000 km². Alors que dans les régions « rouges » d’Ukraine, 300 sont créées au même moment, dont 32 uniquement dans le canton d’Izioum qui fait 1500 km²…

La révolution « défaite par le bas »

Cet écart s’explique quand on lit le programme adopté au congrès des soviets makhno­vistes en février 1919. On n’y propose que de « partager les grands domaines entre les paysans sans terre ou mal lotis » et d’aider autant « l’exploitation collective [que] l’exploitation laborieuse individuelle ». L’histoire controversée des relations entre bolcheviks et makhnovistes s’éclaire d’un nouveau jour. Les bolcheviks s’appuient exclusivement sur les classes pauvres et promeuvent un programme politiquement centralisateur et socialement communiste.

Localisation approximative sur une carte de l’Ukraine actuelle, du « Territoire libre » makhnoviste, entre 1918 et 1921.

Les makhnovistes défendent la petite propriété paysanne tout en combattant l’État. Leur programme, la mise à disposition de la terre et l’absence de pouvoir central, répondent au vœu de la communauté villageoise traditionnelle devenue autonome grâce à la révolution. Le secret de la popularité de Makhno face aux bolcheviks en 1919 est là.

En 1920, les communistes ne soutiennent plus les communes. Ils ont en fait repris la politique agraire de Makhno, qu’ils battront d’autant plus facilement. Cela signifie que la révolution sociale dans les campagnes est finie. Ce n’est pas plus la faute des bolcheviks que celle des anarchistes, mais celle d’une contre-révolution d’en bas, terriblement efficace car s’exerçant entre voisins.

Les quelques communes qui subsistent ou sont créées dès lors maintiennent jusqu’à la collectivisation stalinienne leurs principes démocratiques et égalitaires, mais ne jouent plus le rôle subversif qui fut brièvement le leur en pleine guerre civile.

Éric Aunoble


Extrait des statuts des communes agricoles (1919)

§ 3. Les principes suivants sont strictement appliqués dans la commune :

a) Tout appartient à tous et, dans la commune, personne ne peut désigner une chose comme la sienne, à l’exception des objets de consommation personnelle ;

b) Dans la commune, chacun travaille selon ses forces et reçoit selon ses besoins, dans la limite des possibilités économiques de la commune ;

c) Le travail se fait en commun (collectivement) ;

d) Une fois couverts les besoins de la commune, les surplus de produits sont mis à la disposition de la société par l’intermédiaire des organismes soviétiques locaux d’approvisionnement qui fournissent en échange les objets dont la commune a besoin. [...]

§ 17. Pour épargner du travail, des produits alimentaires et du combustible, la commune organise l’alimentation sociale dans des réfectoires communaux.

§ 18. L’assemblée générale et le conseil communal dirigent toutes les affaires.


CHRONOLOGIE

Printemps 1917 : Retour des militants et militantes révolutionnaires d’exil (Lénine et Troski rentrent à Pétrograd) ou de prison (Makhno rentre à Gouliaï-Polé en Ukraine).

Mars 1918 : Occupation de l’Ukraine par l’armée allemande qui soutient le mouvement nationaliste ukrainien contre les bolcheviks.

Septembre 1918 : Makhno retourne en Ukraine. Il s’associe avec Fedir Shchus, ancien matelot dirigeant un petit détachement de résistants. Ils rentrent dans la ville de Gouliaï-Polié et déclenchent le soulèvement des habitants. Gouliaï-Polié est libéré, ce sera le début de la lutte pour la libération de l’Ukraine.

Novembre 1918 : Retrait des troupes allemandes d’Ukraine. Insurrection paysanne généralisée.

Début 1919 : Succès de l’Armée rouge à l’est de l’Ukraine et de l’Armée insurrectionnelle makhnoviste au sud.

23 janvier au 10 avril 1919 : Trois congrès régionaux organisés dans la région de Gouliaï-Polié pour déterminer les objectifs économiques et sociaux que se fixaient les masses paysannes et coordonner les efforts.

Juin 1919 : Le général blanc Dénikine prend tout l’est de l’Ukraine et se dirige vers Moscou.

Décembre 1919 : L’Armée rouge bat Dénikine et reprend l’Ukraine.

1er janvier 1920 : Manifeste de l’armée insurectionnelle d’Ukraine : « À tous les paysans et ouvriers de l’Ukraine  ! [...] »

Novembre 1920 : Les dernières armées blanches sont écrasées par l’Armée rouge en Crimée.

Août 1921 : Pourchassé par l’Armée rouge, Makhno quitte l’Ukraine.

25 juillet 1934 : Mort de Nestor Makhno à Paris.


 
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