1924 : La grande grève des Penn sardin

1924 à Douarnenez, si les femmes n’ont pas le droit de vote, les sardinières, elles, ont une conscience de classe. Dans cette ville portuaire qui vient d’élire un maire communiste, les ouvrières entendent faire valoir leurs droits par la grève. Un grève longue, dure et victorieuse, celle des Penn sardin.
Douarnenez, 1924. Tandis que les hommes vont pêcher en haute-mer, les femmes travaillent à l’usine pour saler, préparer et mettre en conserve le poisson. La ville s’est développée depuis les années 1850 autour de la sardine, dans cette région pauvre et reculée qu’est la Bretagne. L’industrie de la conserve a connu une ascension fulgurante et est à son apogée. Les femmes n’ont pas le droit de vote et, depuis le Code civil de 1804, sont placées sous la tutelle de leur mari [1]. Leurs conditions de travail sont épouvantables.
La loi de 1919 qui limite la journée de travail à huit heures n’est pas respectée. En pleine saison de pêche, les Penn sardin – littéralement « têtes de sardine » – peuvent travailler jusqu’à 14 heures d’affilée. Les heures de nuit ne sont pas majorées. Les familles sont si pauvres que les filles sont parfois mises au travail avant 10 ans et les doyennes ont plus de 80 ans. Le tout pour un salaire de misère : 80 centimes de l’heure, soit le prix d’un litre de lait à l’époque et environ la moitié du salaire des hommes pour un poste équivalent. De retour à la maison, il faut encore s’occuper de la famille souvent nombreuse.
Cependant la conscience de classe va grandissant. Une première grève a eu lieu en 1905 et a permis d’obtenir un salaire à l’heure plutôt qu’au mille de sardines travaillées. Elle est suivie de nombreuses avancées sociales telle que la création d’un syndicat professionnel composé uniquement de femmes. Par ailleurs, le nouveau maire, Daniel Le Flanchec, est un communiste. Borgne, tatoué, talentueux orateur parlant breton, c’est un personnage atypique issu des milieux anarchistes proches de la bande à Bonnot.
Au cours du mois de novembre, le mécontentement se fait de plus en plus palpable. Le vendredi 21, des ouvrières de l’usine Carnaud demandent à être reçues par le contremaître pour aborder la question de leur paye et du trop-plein d’horaires. Celui-ci refuse. C’est l’offense de trop : les ouvrières quittent les ateliers et se rendent d’une usine à l’autre pour propager la contestation, tandis que d’autres partent prévenir Le Flanchec.
Le soutien du jeune parti communiste à la grève
Nous sommes au lendemain du congrès de Tours de 1920, qui a vu le parti communiste (Section française de l’Internationale communiste, SFIC) se créer à la suite de la scission avec le parti socialiste (Section française de l’Internationale ouvrière, SFIO). Les communistes ont alors à cœur de créer leurs premiers bastions et ce mouvement social est une occasion en or de montrer que le parti peut améliorer très concrètement les conditions de vie du milieu ouvrier. Le Flanchec accueille les ouvrières et prend le rôle de relai politique et syndical pour aider à construire la grève.
Le dimanche 23 novembre, les sardinières organisent les premiers cortèges en parallèle de ceux de la SFIC et marchent en ville. Le 25, la totalité des usines débrayent ! Plus de 1 500 ouvrières se mobilisent, ainsi que 500 ouvriers – principalement les soudeurs. Elles sont d’abord motivées par le besoin : il s’agit d’une grève de la misère. Plusieurs personnalités syndicales se rendent sur place et s’efforcent de donner à ces revendications un caractère plus politique.
Tout d’abord débarque de Quimper un certain Charles Tillon. À 27 ans, il est le responsable en Bretagne de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), jeune syndicat créé après le congrès de Tours promouvant le syndicalisme révolutionnaire.
Du même syndicat arrive ensuite Lucie Colliard, responsable du travail des femmes au niveau fédéral. Elle aide à installer un comité de grève dans la mairie ou encore la distribution des vivres. Forte de son expertise militante et de ses convictions féministes, elle convainc les ouvrières de hausser leurs revendications et de réclamer une augmentation jusqu’à un franc vingt-cinq plutôt que un franc. De là vient le fameux slogan, qui deviendra l’hymne de la grève : « Pemp real a vo ! Nous aurons vingt-cinq sous ! ».
La grève continue d’enfler : le quatrième jour, plus de 3 000 personnes défilent dans la rue. Les pêcheurs restent à terre : sans Penn sardin pour préparer le poisson, c’est toute l’économie de la ville qui est bloquée.
Les patrons, de leur côté, refusent catégoriquement toute négociation. Ils ne veulent surtout pas créer un précédent en cédant aux communistes, ce qui mettrait en danger leurs autres usines. Certains d’entre eux, comme Béziers surnommé « le roi de la conserve », en possèdent plusieurs dizaines sur le littoral atlantique. Leur plan est d’attendre l’arrivée de la saison haute de la pêche début janvier…
Une longue grève qui prend une tournure nationale
Plus le temps passe, plus la grève prend un caractère national. En fonction de leur orientation politique, soit les journaux estiment que la police de Douarnenez est « aux mains d’un véritable soviet » – pour reprendre les mots de Béziers – soit ils prennent la défense des ouvrières. Les ministres s’inquiètent : eux non plus ne veulent pas que le nouveau parti communiste sorte raffermi de cette grève.
À la mi-décembre, deux délégations sont envoyées à Paris, au cabinet du ministre du travail Justin Godart où se déroulent les négociations. Mais dans la capitale, pendant que Le Flanchec organise un bal de soutien aux grévistes, Béziers et ses comparses se rendent à une officine, appelée ironiquement L’Aurore syndicale, qui propose la location de briseurs de grève. Une vingtaine de gros bras sont envoyés à Douarnenez pour recruter des « jaunes » parmi les grévistes. Tout le monde campe sur ses positions et peut-être qu’il en aurait été ainsi pour des semaines si un événement brutal n’avait pas changé la donne.
Le premier jour de l’année 1925, Le Flanchec et quelques uns de ses amis chantent l’Internationale à l’étage de L’Aurore, un bar de Douarnenez. En bas, quatre hommes lèvent le coude, l’air maussade. Ils font partie des mercenaires venus de Paris ; cela fait douze jours qu’ils essaient sans succès de briser la grève. Brusquement, l’un d’eux sort un revolver, monte et ouvre le feu. La fusillade fait trois blessés, dont Le Flanchec.
Un heureux dénouement
Cette attaque est la goutte d’huile qui fait déborder la boîte de sardines. Le préfet et le ministre du Travail, craignant l’embrasement, somment les usiniers de négocier. Ces derniers acceptent contre l’enterrement de l’affaire. Ils se retrouvent obligés à faire des concessions à mesure que les preuves les accablent. Finalement, les ouvrières obtiennent toutes leurs revendications : augmentation des salaires à un franc, paiement des heures d’attente du poisson, majoration de 50 % pour les heures supplémentaires et les heures après minuit. Après sept semaines de lutte, les Penn sardin ont gagné.
En plus de toutes ces avancées, la grève permettra une autre victoire, hautement symbolique : l’élection d’une femme, le 3 mai 1925, comme conseillère municipale pour la première fois en France.
Que reste-t-il aujourd’hui de la « grande grève » des Penn sardin ? Tout d’abord, il s’agit indéniablement d’une grève de femmes – ouvrières, qui plus est – même si ce n’est pas à proprement parler une grève féministe. Il s’agit aussi d’une victoire syndicale et d’un exemple important de la montée des idées marxistes en France au début du XXe siècle. Quant à la ville de Douarnenez, elle reste un bastion du PCF jusqu’en 1995. Ce 23 novembre, une conférence et des projections au sujet des sardinières y étaient organisées, suivies d’un fest-noz. Nul doute qu’on y aura entendu la chanson des Penn sardin, composée en 2003 par Claude Michel (1936-2023) [2], accordéoniste féministe concarnoise :
« Écoutez l’bruit d’leurs sabots
Voilà les ouvrières d’usine,
Écoutez l’bruit d’leurs sabots,
Voilà qu’arrivent les Penn sardin. »
Johanna (UCL Finistère)
Lire l’article lié : Joséphine Pencalet : Une Penn sardin élue conseillère municipale
Chronologie : Acquis sociaux des femmes et des travailleuses en France au début du xxe siècle
23 avril 1919 loi fixant la durée de travail à 8 heures par jour et à 48 heures par semaine.
12 mars 1920 loi qui étend la capacité civile des syndicats professionnels permettant aux femmes mariées d’adhérer à un syndicat et de participer à son administration et à sa direction sans l’autorisation de leurs époux.
21 juin 1924 loi portant sur la codification des lois ouvrières. Le Conseil des prud’hommes peut autoriser les femmes à se concilier, demander ou défendre devant le tribunal en cas d’absence, empêchement ou refus d’autorisation du mari.
21 avril 1944 droit de vote pour les femmes reconnu par l’ordonnance du Comité français de la Libération nationale sur l’organisation des pouvoirs publics dans la France.
29 avril 1945 première fois que les femmes peuvent exercer ce droit lors des élections municipales.







