48e Congrès de la CGT : Dernière ligne (à) droite ?

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Il y a trois ans, le 47e congrès de la CGT Montpellier avait adopté sans tambours ni trompettes une nouvelle orientation stratégique, articulée avec une revendication centrale, « mère de toutes les revendications », celle d’une « Sécurité sociale professionnelle » pour les salariés. La direction confédérale avait en revanche renoncé à changer le système de cotisations qui, sur le modèle de la CFDT, aurait abouti à un centralisme lourd de menaces pour l’autonomie des syndicats. Où en sommes-nous de ces questions alors que le 48e congrès se tient du 24 au 28 avril à Lille ?

Placé sous le signe de « l’ambition », le prochain congrès CGT, prévu à Lille à la veille du 1er mai, se prépare dans un contexte tendu pour l’actuelle direction confédérale. Celle-ci s’est fortement discréditée durant le conflit des retraites en mai-juin 2003, en suivant une stratégie modérée totalement inopérante alors que le climat social était électrique. La discrétion dont elle a fait preuve dans des conflits emblématiques comme ceux de la RTM et de la SNCM à l’automne a par ailleurs provoqué l’ire de la virulente union départementale des Bouches-du-Rhône. Le mouvement étudiant contre le CPE a permis à Bernard Thibault de redorer à bon compte le blason de la confédération, en utilisant ses relations privilégiées avec l’Unef.

Cet attentisme ne constitue pas une nouveauté fondamentale par rapport aux politiques antérieures de la CGT et au réformisme dont elle a pu faire preuve, notamment dans les années 1960 - sans pour autant remettre en cause son caractère « de classe et de masse » [1]. La nouveauté est plutôt à observer dans la mutation de l’habillage idéologique de cette politique.

Les enjeux de Lille

L’enjeu de ce 48e congrès est de confirmer l’orientation prise concernant le « nouveau statut du travail salarié », qui vise à adapter l’action de la CGT - d’une façon discutable - à la précarisation croissante du salariat. On dit communément qu’il faut trois congrès (presque dix ans) pour changer le cap de ce lourd navire qu’est la CGT. À Lille, si les délégué(e)s renouvellent la confiance à la direction, on peut considérer que le virage est derrière nous.

On aborde donc une nouvelle étape du recentrage, avec le développement d’un nouveau thème : la reconnaissance de la « responsabilité sociale des entreprises » assortie d’un « contrôle » de leurs activités en les ouvrant à « l’intervention des salariés et des citoyens ».

Associés à de multiples forums, une « consultation » directe d’adhérent(e)s et de nombreuses tribunes de discussion développées dans la presse confédérale et sur son site Web, les débats dans les syndicats sont désormais ouverts par la publication du document d’orientation, qui vient compléter le rapport d’activité connu depuis janvier (lire AL n°148).

Où va la CGT ?

Proposé par la commission exécutive confédérale (CEC), ce document d’orientation s’accompagne d’une nouvelle résolution sur la répartition des cotisations consacrant la maîtrise fédérale des cotisations dans le cadre d’un logiciel spécifique (Cogitiel), objet de multiples batailles depuis le 47e congrès, et de 25 décisions, d’importance inégale, dont le fil conducteur passe du « syndicalisme acteur essentiel de solidarités et de conquêtes sociales » au « développement de l’organisation syndicale confédérée ».

De même que pour d’autres composantes du mouvement ouvrier, l’absence de projet de société manifeste toujours un rapport de dépendance à l’égard des partis politiques de gauche. Pour les sections CGT d’entreprises, la pratique du conflit et de la grève reste (au moins dans l’imaginaire) le meilleur moyen de gagner quelque chose. Mais au niveau national, et quoi qu’elle en dise, l’accès de la gauche au pouvoir constitue, pour la bureaucratie CGT, l’alpha et l’oméga de toute possibilité de transformation sociale. Cette conception du syndicalisme n’est pas la nôtre, elle fait fi de l’autonomie des travailleur(e)s et a pour conséquence la négation de leur capacité à agir dans les luttes pour leurs victoires et le changement social.

Un corpus revendicatif ouvert à de multiples manipulations

Sur le plan de l’action revendicative à court et à long terme, le document d’orientation, tout en se référant à des objectifs extrêmement dilués et généraux (« progrès social », « citoyenneté à l’entreprise », « droits nouveaux », etc.), évoque dans le même temps des politiques alternatives réelles (contrôle des activités et procédures de décision dans les entreprises, contrôle des aides publiques) et des revendications précises de démocratie (représentation majoritaire des salarié(e)s et élections dans les caisses de Sécurité sociale, égalité de droits quelle que soit la nationalité, refus des quotas d’immigration, représentativité des syndicats fondée sur l’élection...).

À l’occasion du congrès de 2003, l’objectif d’un « nouveau statut du travail salarié » et d’une « Sécurité sociale professionnelle » est devenu la colonne vertébrale du projet syndical CGT. Nous n’avons, depuis, cessé de pointer ce qui se cachait en réalité derrière ce nouvel axe stratégique : le renoncement à la lutte contre les licenciements au profit d’une revendication incantatoire pour une refondation de l’assurance-chômage.

Ainsi, à l’occasion de la grève contre des licenciements à ACT Manufacturing à Angers en 2004, les militant(e)s d’AL avaient pu constater le décalage de ces invocations pour une « Sécurité sociale professionnelle », portées par l’union départementale CGT, tandis que la section CGT de l’usine, en lutte, sollicitait une solidarité interprofessionnelle concrète.

Au nom de cet horizon sans cesse invoqué, la Sécurité sociale professionnelle, à Lille, certains thèmes revendi- catifs sont oubliés, si ce n’est occultés. Ainsi la lutte contre les licenciements est totalement absente du rapport d’orientation ! Le/la salarié(e) licencié(e) est considéré(e) comme « en transition entre deux emplois », « dans l’attente d’un reclassement ». Récemment, avec le « contrat de transition professionnelle » de Villepin, on a pu voir que ce discours laissait la porte ouverte à récupération et dénaturation (lire AL n°147).

Autre thème en déshérence : l’égalité hommes-femmes. Alors que de nombreu(se)x camarades CGT sont parties prenantes voire fondateurs/trices du travail effectué unitairement avec d’autres organisations syndicales sur le sujet, la lutte pour l’égalité et l’antisexisme restent singulièrement absente du document.

De même, si la défense et la promotion des services publics font bien l’objet de propositions (point 16), rien n’est dit sur la conception de « services d’intérêts généraux » (SIG), portée par la Confédération européenne des syndicats (CES) à laquelle la CGT est adhérente. La notion de SIG est pourtant le concept phare de l’Union européenne pour la privatisation totale des services publics. Mais faut-il s’en étonner quand on sait que les SIG faisaient partie du projet de Constitution européenne, au sujet de laquelle la direction confédérale souhaitait une position abstentionniste pour complaire au PS ? Du reste, l’adoption du terme de SIG était déjà manifeste dans la partie internationale des textes du précédent congrès confédéral.

Avec, aujourd’hui, plus de 700 000 adhérent(e)s, et malgré ses limites, la place occupée par la CGT au sein du mouvement social ne peut nous laisser indifférent(e)s. Si l’action, en son sein, de véritables « lobbies » ne passe plus inaperçue, notamment dans les discussions autour de la désignation de la future direction confédérale (voir le conseil confédéral national de mars 2006 sur le renouvellement des mandaté(e)s et la place de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens), il n’en demeure pas moins que les récentes mobilisations signalent toujours le caractère combatif et de classe d’un bon nombre de militant(e)s - sans doute davantage, en volume, que toutes les autres organisations syndicales réunies.

On ne pourra faire bouger les lignes de forces qui structurent le mouvement social en faisant abstraction de ces forces organisées. De même, il ne saurait y avoir d’alternative syndicale face au courant « moderniste » de la CGT, sans une démarche de rassemblement sur des pratiques et des logiques syndicales. Il y a urgence à construire un tel courant unitaire, démocratique et de luttes de classes dans la CGT aujourd’hui. Ce rassemblement devrait aussi se vivre comme une alternative à la division du syndicalisme et donc développer des pratiques unitaires dans les mobilisations avec d’autres composantes combatives du syndicalisme, dont font partie de nombreux adhérent(e)s d’autres organisations, notamment les camarades de l’Union syndicale Solidaires qui continue à faire l’objet d’un ostracisme constant des confédérations.

Les libertaires sont un courant historique de la CGT. Nous entendons, avec d’autres, renouer avec ce qui a fait la force du syndicalisme révolutionnaire, et actualiser aujourd’hui les termes de ce combat, de cette aspiration à l’émancipation sociale. Nous aurons l’occasion d’en discuter le 20 mai lors de l’événement organisé par AL pour les cent ans de la Charte d’Amiens, le forum « Syndicalisme et transformation sociale ».

Des communistes libertaires de la CGT

[1Le préambule de ses statuts fondateurs en 1895 affirme que la confédération groupe les travailleurs en tant que travailleurs, sans préjuger de leurs convictions philosophiques ou politiques, et que cela fonde le caractère « de masse et de classe » de la CGT, à la différence donc des groupements socialistes et anarchistes qui recrutaient leur membre sur une base idéologique, et non en vertu de leur classe sociale.

 
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