Allemagne : Autonomie ouvrière contre social-libéral-démocratie

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Bien que le gouvernement ait décidé d’être inflexible dans son programme de contre-réformes sociales, il doit faire face à un mouvement de contestation sociale sans précédent nettement anticapitaliste et porteur d’une pratique et d’une logique alternative au projet social-démocrate.

Le capitalisme et les gouvernements allemands successifs sont engagés depuis plusieurs années dans un démantèlement des droits sociaux.

Politique fiscale, droits des chômeur(se)s, retraites, sécurité sociale, temps de travail, privatisation, emploi... Tout cela est en cours de liquidation, la social-démocratie se faisant un devoir d’impulser depuis le sommet de l’État cette politique conformément aux désirs du patronat.

Ce programme a un nom : l’Agenda 2010, date à laquelle l’essentiel devra avoir été réalisé.

L’Allemagne se caractérisait jusque-là par le plus puissant système de protection sociale, de services publics et de niveau de vie des travailleur(se)s en Europe. Bien qu’ayant opéré d’importantes restructurations, c’est le pays de l’Union européenne qui conserve l’industrie la plus diversifiée et la plus puissante.

Ces droits et ce potentiel économique sont aujourd’hui remis en cause pour des raisons de compétitivité et de rentabilité, qui déterminent la stratégie d’intégration européenne et internationale des entreprises allemandes.

Le pari du gouvernement SPD(sociaux-démocrates)-Verts de Schroeder allié au patronat est de mener à son terme cette politique de contre-réformes libérales et d’incarner une alliance entre la bourgeoisie et les classes moyennes en sacrifiant une partie de sa base populaire chez les ouvrier(e)s et les employé(e)s.

Si cette politique est coûteuse à court terme, le SPD parie sur sa rentabilité à long terme en instrumentalisant comme le PS en France l’émergence de l’extrême droite dont les bons scores affaiblissent la droite (CDU-CSU) bien plus que le SPD. Le SPD compte enfin limiter ses dissensions internes qui pour être significatives ne sont actuellement pas en mesure de modifier les lignes de force du paysage politique allemand. Sa remontée depuis la mi-octobre dans les sondages le confortent dans sa détermination à accomplir sa mission au service du grand capital.

Le modèle allemand en crise

Il n’en demeure pas moins que l’Allemagne doit faire face à une grave crise de la représentation politique, sociale et syndicale qui se traduit pas une défiance croissante d’une partie des travailleur(se)s pour les institutions parlementaires et les partis, une désyndicalisation importante et une plus grande difficulté du syndicalisme à canaliser la conflictualité sociale.

Au-delà de la crise de confiance dans les institutions, les mobilisations qui se développent depuis 2002 contribuent à subvertir les codes de la régulation sociale dont il faut tout de même dire quelques mots car cela permet de comprendre les grandes différences de formation des mouvements ouvriers et sociaux allemands et français par exemple.

En Allemagne, le syndicalisme n’est pas que la courroie de transmission de la social-démocratie. Il en est l’émanation organique, puisque le syndicat unique (Deutsche Gewerkschaftsbund (DGB), la confédération des syndicats allemands) a été créée au XIXe siècle par le SPD.

Ce modèle syndical social-démocrate se réclame de la cogestion entre travail et capital. À savoir un système de consensus social imposé d’en haut qui fait du syndicat un partenaire intégré du patronat.

En échange de cette collaboration de classe institutionnalisée, le syndicat bénéficie d’un monopole de syndicalisation. Garant de la paix sociale, il se donne les moyens de la respecter.

Dans les grandes entreprises, la syndicalisation est quasi obligatoire. La non-syndicalisation place la/le travailleur(se) dans une situation de non-droit (exemple : l’interdiction de faire grève).

Ainsi la grève est extrêmement réglementée en Allemagne. Les grèves sauvages sont illégales, la négociation est une étape obligée. La grève doit être décidée à l’issue d’un vote à bulletin secret dans lequel il est nécessaire de recueillir 75 % de suffrages.

Il n’y a pas de salaire minimum, les minima sociaux sont négociés par le syndicat. Le syndicalisme est un syndicalisme d’adhérent(e)s et de service. Le taux de militantisme est de 1 %. Du reste, tout est fait pour déresponsabiliser l’adhérent(e). Ainsi grâce aux caisses de grèves gérées par les bureaucraties syndicales, les grévistes sont payé(e)s. Ce sont les directions syndicales qui décident du début et de la fin de la grève. Les décisions ne se prennent pas en assemblée générale. L’activité syndicale est le fait de fonctionnaires syndicaux. Seuls les permanents peuvent assister aux réunions dans la plupart des entreprises. C’est précisément ce modèle qui est remis en cause par les mobilisations de chômeur(se)s, mais également par les grèves chez Daimler Benz ou chez Opel.

Caractérisation des mobilisations et perspectives

La gauche institutionnelle politique et syndicale subit de fortes remises en cause dans les luttes qui se développent depuis deux ans en Allemagne. La grande nouveauté de ces luttes est qu’elles permettent de voir émerger des mobilisations autonomes de la social-démocratie et lui échappant dans une large partie, ce qui est historique en Allemagne. Dans les années 60, 70 et 80 s’est développé un fort mouvement contestataire gauchiste, écologiste et alternatif à l’université, dans les quartiers et qui a donné naissance à ce qui s’apparente à une contre-société alternative (coopératives ouvrières, jardins d’enfants, écoles différentes, squatts...), mais même à son apogée (1980-1985), ce mouvement a rarement touché les entreprises parfaitement cadenassées par le DGB/SPD.

La nouvelle situation s’explique en partie par l’affaiblissement du syndicalisme dans la cogestion à l’allemande dont les marges de négociations sont remises en cause au profit d’un système plus libéral et donc moins protecteur. Dans ces conditions, l’offre de services du DGB baisse et les adhérent(e)s le désertent par centaines de milliers.

La manifestation de 100 000 personnes à Berlin le 3 novembre 2003 contre l’Agenda 2010, les manifs du lundi qui ont rassemblé jusqu’à 150 000 personnes cet été dans toute l’Allemagne, les grèves sauvages chez Daimler Benz et Opel constituent une véritable révolution culturelle dans le système de relations sociales allemandes.

Quelle alternative ?

Au-delà du nombre, ce sont aussi les modes d’organisation des luttes et les messages politiques qui en émergent qui sont porteurs de ruptures et d’un renouveau fortement teinté d’anticapitalisme. Les Montagsdemo (manifs du lundi) ont démarré en août à Magdebourg en Saxe Anhalt (Est de l’Allemagne). Au départ un chômeur a appelé à manifester contre le plan Hartz IV qui restreint les droits des chômeur(se)s et conditionne leur indemnisation à un contrôle de leur patrimoine notamment.

50 personnes le premier lundi, puis 600 et 4 000 les deux suivants. Tout le monde souligne le caractère spontané du mouvement des chômeur(se)s très sensible dans les Länder de l’Est. En fait, il faut parler d’une convergence entre spontanéité et action de secteurs politiques, sociaux et syndicaux radicalisés. Des secteurs qui rassemblent les mouvements de chômeur(se)s, l’extrême gauche, Attac, l’opposition syndicale du DGB, les forums sociaux, des ancien(ne)s participant(e)s aux forums civiques qui ont été à l’origine de l’effondrement de l’ex-RDA.

Un mouvement composite et hétérogène mais pas artificiel pour autant. Un mouvement qui se bat contre l’Agenda 2010 avec des accents anticapitalistes. Un mouvement qui pour une partie de ses composantes met l’accent sur l’auto-organisation.

Ainsi, la grève chez Opel à Bochum a été portée par des assemblées, véritables structures de base de la lutte. La bureaucratie de l’IG Metall (fédération de la métallurgie du DGB) a été totalement débordée pendant une semaine. Ce fait banal pour des Français(es) est nouveau en Allemagne. Les chômeur(se)s comme les grévistes de l’automobile posent la question de la convergence des luttes. Mardi 19 octobre, 20 000 travailleur(se)s d’Opel soutenu(e)s par une délégation ouvrière de Porsche, des chômeur(se)s et les secteurs militants radicaux ont manifesté à Bochum contre les 10 000 licenciements annoncés par General Motors chez Opel... mais aussi contre le plan Hartz IV. À Bochum, le forum social où les syndicalistes d’Opel occupent une place importante est un instrument de coordination et de politisation des luttes.

Au-delà de la diversité de celles et ceux qui participent à ces mouvements, on peut dresser une typologie des courants qui exercent une influence significative.

Deux d’entre eux conformément à leur logique partidaire sont préoccupés par le contrôle du mouvement. Il s’agit, d’une part, du MLPD (Parti marxiste léniniste d’Allemagne), parti maoiste stalinien qui compte 3 000 adhérent(e)s bien implanté(e)s dans nombre de grandes entreprises. Le MLPD a tenté une OPA sur les mobilisations en organisant lui-même ses propres manifs sur ses mots d’ordre et en tentant d’entraîner des pans significatifs de manifestant(e)s sans grand succès. Un autre pôle non homogène qui regroupe des opposant(e)s du SPD, le PDS (ancien Parti communiste au pouvoir en RDA jusqu’en 1989 sous le nom de SED) et certain(e)s trotskystes tente avec des cadres dissidents du DGB de créer un nouveau parti à la gauche de la social-démocratie.

Enfin, un troisième pôle regroupant une partie des oppositionnel(le)s du DGB (ceux et celles de labor.net qui coordonne notamment de nombreux(ses) militant(e)s dans la chimie et la métallurgie), des membres des forums sociaux, des mouvements de chômeur(se)s, des autonomes, des libertaires est partagé entre ceux et celles qui demandent des réformes sociales progressistes et d’autres pas moins nombreux(ses) qui se réclament ouvertement d’un anticapitalisme autogestionnaire. Les syndicalistes de ce courant non formalisé politiquement ont la caractéristique de ne pas faire partie des appareils de direction syndicaux. Ils/elles mènent un travail politique et théorique critique sur le capitalisme et réfléchissent sur d’autres formes de socialisation. Ils/elles estiment que les luttes actuelles préfigurent d’autres formes de rapports sociaux. Ils/elles sont porteur(se)s d’une forte critique du parlementarisme qu’on retrouve à l’état diffus dans les luttes actuelles et défendent l’idée que les luttes, les mouvements sociaux, les contre-pouvoirs issus de ces luttes puissent être porteurs d’une réflexion et d’un projet politique qui ne s’incarne pas dans la gouvernance mais soit reliée à un travail d’auto-émancipation.

Les mobilisations en cours sont travaillées par une logique de l’urgence face aux attaques du capital qui amènent à multiplier les échéances de mobilisation parfois au risque de l’épuisement (journée nationale de mobilisation avec manif nationale à Nuremberg le 6 novembre 2004, journée d’occupation des agences pour l’emploi dans tout le pays le 3 janvier 2005, jour de l’application du plan Hartz IV).

Ces mobilisations ont une dimension souvent plus politiques que revendicatives. Elles visent à la fois à affirmer un espace de radicalité mais aussi ébranler le consensus allemand en en transgressant les codes et les usages établis par le syndicalisme de cogestion.

Comme on le voit, elles se traduisent également par l’émergence d’un mouvement de fond basé sur des éléments d’un projet d’autonomie dans comme hors des entreprises ce qui constitue une avancée politique majeure. Longtemps limitée à la surface des régions cette contestation prend une dimension nationale.

Il est essentiel de tisser et renforcer des liens à l’échelle franco-allemande comme à l’échelle internationale avec le mouvement d’opposition syndicale et sociale allemand et avec celles et ceux qui dans ce mouvement défendent un projet autonome de transformation sociale. C’est ce à quoi s’emploie Alternative libertaire depuis un an et demi. Il ne s’agit pas tant d’importer par mimétisme ce qui se passe en Allemagne mais de nourrir par des échanges féconds une réflexion politique visant à l’émergence d’un mouvement d’auto-émancipation politique et social durable.

L.E.

 
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