Annulation du festival d’Angoulême : L’art invisible de la lutte

Rendez-vous mondial de la bande dessinée, le festival d’Angoulême n’aura pas lieu en 2026. Le résultat d’une mobilisation massive sur des bases féministes, sur fond d’un renouveau du syndicalisme chez les artistes.
La terre a tremblé le 1er décembre dans le petit monde de la bande dessinée : le festival d’Angoulême 2026 est officiellement annulé. Le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) est l’événement majeur du milieu en France et l’un des plus importants à l’international. Son grand prix, le Fauve d’or, a marqué les carrières de dizaines d’artistes, et la liste de ses lauréates retrace l’histoire mondiale d’un demi-siècle de BD.
Phylactère de lutte
Lancé en 1974, il se tenait chaque année sans interruption même si les tensions s’accumulaient depuis plus de 10 ans. L’organisation ces dernières années des auteurs et autrices de BD a permis une mobilisation massive ces derniers mois, décisive dans cette victoire par KO.
Dans le monde de la bande dessinée, cette mobilisation n’est pas une surprise et s’est même faite attendre. En effet, depuis des années, de nombreux auteurs et autrices se plaignent du festival. Partenariats avec de grand groupes comme la Fnac ou Quick, prix d’entrée prohibitif, exploitation des auteurs et autrices de BD… Le FIBD est devenu une véritable machine à fric pour l’industrie du livre. Dans une industrie déjà connue pour sous-payer les créateurs et créatrices qui la font vivre, les artistes dénoncent de longue date une pression des éditeurs et du festival pour leur soutirer un travail gratuit. En effet si leur présence est le principal argument du festival pour faire venir son public, les artistes ne touchent aucune rémunération pour leur participation. Mais le poids du festival est tel que peu peuvent se permettre de refuser d’y participer, de peur de saboter leur carrière.
Ces dernières années, les prises de paroles publiques contre le festival se sont multipliées, avec parfois des actions collectives, comme en 2022, où plusieurs membres du jury du festival démissionnent en dénonçant un greenwashing [1]. Les tensions vont alors se cristalliser autour de 9emeArt+, entreprise privée qui sous-traite l’organisation du festival depuis dix-huit ans, et Franck Bondoux, fondateur et président de cette entreprise.
Féminisme en bande organisée
Le sexisme est l’autre élément majeur autour duquel vont s’accumuler les critiques. Déjà en 2016, le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme dénonçait l’absence totale de femmes parmi les 30 artistes présélectionnés pour le Grand Prix du festival. Puis en 2023, de nouvelles protestations s’organisent autour d’une exposition « carte blanche » consacrée à Bastien Vivès. En cause, les propos et le contenu des BD de l’auteur, qui banalisent abondement le viol, la pédocriminalité et l’inceste [2]. À la suite d’un fort écho médiatique, l’exposition est annulée, mais sans aucune autocritique : l’organisation du festival prétexte des raisons de sécurité suite à des « menaces ». La séquence sera à l’origine du #MeTooBD.
L’édition 2025 va être un point de bascule. Quelques jours avant l’ouverture du FIBD, un article de l’Humanité révèle qu’une ancienne employée de 9emeArt+ a été licenciée après qu’elle ait signalé avoir été droguée et violée par un prestataire du festival [3]. Si elle a depuis choisi de témoigner à visage découvert, la victime est alors connue sous le pseudonyme de Chloé. Lors de l’édition, les pancartes « Chloé on te croit » se multiplient sur les stands.
Supplice de la planche
Le festival tente un premier temps de les faire disparaître, mais il est rapidement débordé : l’immense majorité des autrices et des auteurs font bloc. C’est l’ultime étincelle qui va mener aux mobilisations de ces derniers mois.
Les autrices et dessinatrices vont être à la pointe des mobilisations en 2025. Dès le mois d’avril, une quinzaine de syndicats et de collectifs et 400 artistes menacent dans une pétition de boycotter le festival s’il ne met pas fin au contrat de 9emeArt+. Parmi les signataires, Anouk Ricard, Grand Prix 2025, prend la parole pour dénoncer les innombrables manquements du festival. Devant les pressions, le FIBD annonce qu’il va organiser un appel d’offre pour l’organisation de l’édition 2026, mettant 9emeArt+ en concurrence.
Mais le 8 octobre, la nouvelle tombe : 9emeArt+ se voit à nouveau confier l’organisation du festival. Une semaine plus tard, 285 autrices publient une tribune annonçant leur refus de participer à l’édition 2026, et appelant à un « girlcott » [4]. Une tribune avec les mêmes mots d’ordre [5], signée par tous les principaux syndicats d’auteurs et autrices et par plusieurs collectifs, lui emboîte rapidement le pas. Le 11 novembre, plusieurs éditeurs majeurs annoncent à leur tour leur retrait du festival : un acte forcé par le boycott des artistes, sans qui la présence des éditeurs au festival n’a plus aucun sens. C’est un dernier coup sûrement fatal : boycotté par tous ses acteurs majeurs, le festival est en train de s’effondrer. Le 1er décembre, à court d’options, les organisateurs annoncent officiellement l’annulation de l’édition 2026, moins de deux mois avant son ouverture.
Le syndicalisme éclate sa bulle
Si la mobilisation féministe a été un moteur central de cette lutte, celle-ci a aussi pu s’appuyer sur le renouveau des organisations syndicales chez les artistes-auteurices (le statut légal des auteurs et autrices de BD). Le STAA CNT-SO [6], le SNAP-CGT [7], ou La Ligue des auteurs professionnels ont grandi ces dernières années, effectuant un véritable travail de structuration dans un secteur qui s’était éloigné du syndicalisme de lutte. Ces organisations ont su articuler un syndicalisme de terrain à des revendications sur le long terme, comme celle pour la continuité de revenus pour les auteurs et autrices [8]. Cette construction a notamment réussi à rassembler des artistes précaires et d’autres bien plus installées.
Quelle seront les suites de cette victoire collective ? À Angoulême, 9emeArt+ semble vouloir engager un bras de fer avec les pouvoirs publics pour contester sa mise au ban. Des discussions ont lieu au sein de l’Association pour le développement de la bande dessinée à Angoulême (l’ADBDA, mise en place par le ministère de la culture lors de la crise de 2016) : on parle d’y intégrer les organisations représentatives d’auteurs et d’autrices, pour qu’elles participent directement aux prises de décision, bien que les perspectives restent encore floues. Mais une chose est sûre : par leurs actions coordonnées, les autrices et les auteurs ont puissamment marqué l’industrie de la BD, en lui rappelant qu’ici comme ailleurs, ce sont les travailleurs et travailleuses qui font tourner le monde, et qu’aucune structure n’est intouchable face à leur volonté organisée.
N. Bartosek (UCL Alsace)





