Antipatriarcat : Où est passée la Mère Noëlle ?

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Voilà finie la période de Noël et déjà une nouvelle année qui commence. Mais pas si vite ! Arrêtons nous un instant sur un de ces détails de cette période, insignifiant en apparence, mais qui s’avère être une des nombreuses facettes de l’oppression sexiste qui s’amuse à façonner les plus jeunes en leur permettant de… jouer.

Chaque année, à Noël le patriarcat frappe un coup et vise de préférence les plus jeunes. La domination patriarcale est fondée sur les genres, définis par des caractéristiques variables selon les sociétés et les époques, mais toujours séparés et hiérarchisés. Le genre masculin est doté, ici et maintenant, de caractéristiques précises – agressivité, force, action –, le genre féminin des caractéristiques inverses : douceur, faiblesse, passivité. De nombreuses déclinaisons de ces “ qualités ” sont possibles dans tous les domaines : goût pour l’aventure, pour les relations, aptitude à la politique, à la bonne tenue d’une maison, minutie, énergie, franchise, coquetterie, fidélité amoureuse, don juanisme… Si les deux genres sont nettement distincts l’un de l’autre, ils sont aussi hiérarchisés : les qualités masculines sont socialement dominantes, meilleures.

Et chaque être humain est sommé de rentrer dans sa catégorie de genre : les filles d’être féminines, les garçons d’être masculins. Tout d’abord par la pression familiale : dès la tétée, on inculque aux filles la patience et on donne aux garçons le droit d’être goulus [1]. Ensuite par la pression scolaire : des expériences ont montré que les membres du corps enseignant s’attendent à ce que les garçons soient meilleurs en mathématiques et les filles en lecture, et passent donc plus de temps sur ces disciplines avec les enfants du sexe concerné. Mais aussi par la pression sociale : quand Amélie Mauresmo est désignée femme de l’année par Paris Match, c’est avec une séance photo “ plus glamour qu’à l’ordinaire ”. “ C’est une manière pour le public de me découvrir autrement ” se réjouit la championne. “ J’ai grandi… en tant que femme aussi ” [2].

La beauté est le lieu maximum de la séparation et de la hiérarchie des genres : une femme se doit d’être belle, et cette qualité s’apprécie… dans le regard des hommes.

Les jouets du patriarcat

Mais si les pressions à rentrer dans son genre sont nombreuses, le Père Noël est en la matière un champion.

Fnac Eveil & Jeux ne classe pas les jouets par sexe, mais sa page d’accueil est illustrée d’un garçon déguisé en pirate, sabre au clair, et d’une fille déguisée en princesse chinoise agitant un éventail. Le site promotionnel de la console de jeux Wii nous propose : deux hommes y jouant au baseball, un homme y boxant des deux manettes pendant que sa femme, craintive, enlace un coussin sur le canapé, deux filles jouant tranquillement à un mini jeu “ bourré de lapins crétins ”. La vérité nous impose de dire qu’on y voit aussi une jeune fille boxant, très, très mollement et une femme jouant au baseball avec des cris de souris affolée.

Le site Joué club nous invite à acheter pour les filles : des poupées, de quoi jouer à la caissière, du maquillage, une machine à laver, un set de jardinage… mauve à fleurs ! Et pour les garçons : une voiture, une grue, un hélicoptère, un kit espion.

Tout est là : d’un côté, préparation à la maternité, aux petits boulots, à la recherche de la beauté, aux tâches domestiques et à la nunucherie et de l’autre, développement de l’imagination, de l’activité, du goût de l’aventure. Les magasins de jouets sont pareils, divisés en bleu et rose, avec l’univers des tout petits au milieu. Quand les destinataires des cadeaux grandissent, c’est pareil. Idées cadeau pour les adolescentes : machine à coudre, journal intime, coussin pour le bain… Pour les adolescents : ballon de foot, microscope, guitare.

Et pour les adultes ? Micro-ondes contre perceuse électrique, épilateur contre rasoir, sous-vêtements coquins contre appareil photo numérique. Quant à la littérature enfantine, elle n’y échappe pas non plus et les modèles masculins et féminins y sont aussi véhiculés de manière prédominante. Les livres et albums présents dans les bibliothèques, les écoles, les centres de loisirs sont la première littérature de jeunesse et, comme les jouets, constituent un support privilégié du processus d’identification et d’apprentissage des rôles sexués.

Au-delà des rôles assignés à chaque sexe, l’introduction systématique de la différenciation prépare une société où les discriminations sexistes peuvent se multiplier via cette idée de prétendue nature féminine et masculine mais révèle aussi l’hétérosexisme comme modèle unique de relations futures pour les enfants, où les autres formes de relations telles que l’homosexualité et la bisexualité n’existent pas.

Alors comment lutter ? Sauf à imaginer que nous n’ayons ni parents, ni enfants, ni compagnons, ni compagnes, ni ami-e-s moins révolutionnaires que nous et plus disposé-es à fêter Noël, nous faisons aussi des cadeaux, et c’est aussi un plaisir. Il nous faut donc réfléchir à des cadeaux qui donnent la liberté aux enfants de sortir de leur genre, qui correspondent à leurs goûts, leurs envies, en dehors des stéréotypes de sexe incorporés très tôt. C’est donc l’occasion de combattre autrement l’oppression patriarcale, en luttant contre l’obligation d’être féminine et d’être masculin. Les femmes ont à y gagner le droit de vouloir être astronaute et les garçons celui de ne pas vouloir être un battant. Nous devons aussi réclamer la parité et l’instauration d’un double mandat : Père Noël / Mère Noëlle.

La commission antipatriarcat d’AL

Avec nos remerciements au Collectif contre le publisexisme (CCP), du site duquel nous nous sommes largement inspiré-e-s.

[1Lire l’excellent, et donc déprimant, Du côté des petites filles d’Elena Gianini Belotti.

[2Source : Télépoche...

 
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