Argentine : Milei tronçonne toujours plus le travail

La réforme du travail engagée par le président argentin s’impose d’en haut. Mais d’en bas, la résistance se forme. Nous partageons ici une partie du texte exposant la position de l’anarchisme organisé argentin sur la situation.
La réforme dite de « modernisation du travail » menée par le gouvernement Milei ne constitue en rien une modernisation juridique en matière de droit du travail. Elle est au contraire au cœur d’un projet global d’exploitation et de précarisation du travail, comparable uniquement à celui imposé par la dictature militaire des années 1970. Elle profite directement au patronat en supprimant ou en limitant des outils de luttes historiques. Le modèle économique imposé par les dirigeants profite aux grandes entreprises agro-exportatrices et aux multinationales extractives qui emploient une main-d’œuvre infime par rapport aux licenciements massifs dans les industries manufacturières en déclin à travers tout le pays (21 339 entreprises ont fermé depuis l’arrivée au pouvoir de Milei). Les grands capitaux réorientent leurs investissements vers les secteurs agro-exportateurs et énergétiques, la spéculation financière, ou quittent tout simplement le pays, laissant des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses à la rue.
Chaos normatif
Cette réforme bénéficie d’un large consensus au sein d’une grande partie de la classe politique, des gouverneurs et, bien sûr, du Congrès national, devenu la simple chambre d’enregistrement du président. Il est flagrant que le gouvernement de Milei applique la même tactique que Macri il y a une décennie [1], consistant à faire avancer ses politiques anti-populaires simultanément sur différents fronts – le travail, l’environnement, le pénal et le social – afin d’empêcher une réponse ferme de la part des organisations populaires en profitant dune absence de coordination globale de la résistance.
Cette loi ne fait donc que proposer un chaos normatif dans les relations employeurs-salariées où le pouvoir des entrepreneurs prévaudra encore davantage, supprimant les garanties pour les employées et favorisant l’instabilité de l’emploi comme règle pour l’ensemble des travailleurs et travailleuses.
Des appareils syndicaux complaisants
Comme toujours, les effets de ces politiques retombent sur les épaules de la classe opprimée. Les salaires stagnent ou baissent et la précarisation est massive : 38,2 % des salariées se trouvent dans le secteur informel, sans accès aux droits fondamentaux et occupant plusieurs emplois. On estime que, depuis l’arrivée au pouvoir de Milei, le transfert de revenus de la classe ouvrière vers les capitaux concentrés s’élève à environ 48,8 milliards de pesos [2].
Si la grève générale du 19 février a été un succès, la paralysie sur les luttes imposée par les principales directions syndicales complaisantes est plus qu’évidente. Celles-ci tentent de contenir les conflits en échange du maintien de leur contrôle sur les caisses syndicales.
Les résultats montrent que les actions de grande envergure menées ces dernières semaines n’ont pas suffi à stopper l’avancée de la loi sur le travail. Cela met en évidence le poids toujours déterminant de directions syndicales vendues au patronat et au gouvernement [3] qui agissent comme de véritables barrages pour contenir la conflictualité.
Cependant, un pôle combatif a émergé autour du Frente Sindical Unido (Front syndical d’unité - FreSU), pôle syndical qui transcende les centrales syndicales et maintient une saine indépendance de classe face aux partis et aux gouvernements. Mais cet espace en pleine croissance n’a pas réussi à mûrir suffisamment pour dépasser la dynamique des autres syndicats, limitée à des grèves sporadiques et à des mobilisations timides.
À cette difficulté s’ajoute le fait que nous observons une fois de plus comment une partie de la gauche partisane privilégie le rôle central de ses appareils politiques selon une logique d’avant-garde éclairée.
Aller au-delà de la légalité
Face à ce panorama, la tâche est claire et urgente : nous ne pouvons pas déléguer notre défense à la simple légalité, comme tentent de le faire certaines directions syndicales. Mais les recours judiciaires doivent s’accompagner par des mesures d’action directe. Les leçons de l’histoire montrent que la justice étatique, à elle seule, ne se prononce pas en faveur des opprimées, sauf en cas de conflit social.
Dans ce contexte sombre, et comme durant la crise économique de 2001, avec la multiplication des licenciements massifs et des fermetures d’entreprises, l’occupation de lieux de travail apparaît comme une forme légitime de résistance. Les occupations menées par les métallurgistes en Terre de Feu [4], ou par les travailleuses et travailleurs du pneu de l’entreprise FATE, ainsi que la prise des tribunaux par les greffières et greffiers à Buenos Aires, sont l’expression d’une tension avec les frontières du légalisme ; elles tentent d’imposer une limite à l’avancée patronale, politisent les conflits et démontrent que l’action directe et la force organisée par la base constituent la réponse incontournable des travailleurs et travailleuses. Bien sûr, ces actions ne résolvent pas la question de fond. Elles permettent toutefois de rassembler les travailleurs et travailleuses concernées dans une action collective de résistance.
Dans ce contexte, et pour que la résistance continue de prendre de l’ampleur, il est nécessaire de renforcer les coordinations syndicales. À une époque marquée par la personnalisation et les egos syndicaux, la tâche première des militantes et militants anarchistes est de jeter des ponts entre les syndicats, de rapprocher les secteurs éloignés et d’élargir les coordinations, par le haut mais surtout par la base.
Il faut continuer à promouvoir, outre les mobilisations nationales contre la réforme du travail et ses implications, la lutte pour les salaires, les conditions de travail et la stabilité dans chaque secteur et dans chaque province.
Cependant, en ce moment, nous ne pouvons pas négliger la lutte particulière de chaque secteur car c’est ce qui permet d’accumuler des forces, d’impliquer et d’interpeller les camarades sur la nécessité de grandir en tant que force sociale organisée dans ce contexte. En somme, retrouver la confiance en sa propre force à travers des victoires immédiates et sectorielles. Il est temps de continuer à élargir la base organisée et d’aller vers chaque camarade car personne ne sera de trop dans les temps à venir.
Organización Anarquista de Córdoba (OAC), Organización Anarquista de Tucumán (OAT), Organización Resistencia Anarquista (ORA), Buenos Aires, Organización Anarquista de Santa Cruz (OASC), La Tordo Negro - organización anarquista entrerriana, Organización Impulso Anarquista (Neuquén-Río Negro), Federación Anarquista de Rosario (FAR)





