Audiovisuiel public : Dans la ligne de mire

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Supprimer la publicité sur les chaînes publiques ? Pourquoi pas, à condition d’en finir avec les décrets qui favorisent le privé et empêchent l’audiovisuel public de s’autofinancer. Menacés de 1 000 suppressions de postes, les salarié-e-s ont les nerfs à vif.

Coutumier du genre, Nicolas Sarkozy a pris tout le monde par surprise quand, au cours de sa conférence de presse du 8 janvier, il a déclaré qu’il fallait « réfléchir à la suppression totale de la publicité sur les chaînes publiques ». Quelques minutes après, le cours des actions de TF1 et M6 s’envolait à la Bourse, prenant respectivement + 8,38 %, et + 6,86 %, tandis que l’action Bouygues prenait 3,24 %.

L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Un mois plus tard, le 13 février, l’intersyndicale CGT-FO-Sud-CFDT-SNJ appelait à une journée de grève nationale très suivie. À Paris, la manifestation a rassemblé 3 000 à 4 000 personnes, sur un effectif global de 11 000 salarié-e-s du secteur public de l’audiovisuel.

Politique du pourrissement

Il faut dire que l’attaque vient de loin. Cela fait trente ans que l’État démolit le secteur public de l’audiovisuel au profit des chaînes privées.

En 1974, la loi Giscard-Chirac introduisait la concurrence au sein de l’audiovisuel, qui passait de « service » à « secteur » public. En 1987, TF1 était vendu à Bouygues par Chirac et Mitterrand. C’est Mitterrand qui, en 1986, avait confié la chaîne La Cinq à son ami Silvio Berlusconi, alors proche des sociaux-démocrates italiens.

Mais le coup le plus rude a été porté au début des années 1990 par les socialistes quand les décrets Tasca ont instauré une concurrence déloyale au profit du privé. En vertu de ces décrets, les chaînes publiques ont l’obligation d’investir 16 % de leur chiffre d’affaires dans la création d’œuvres (soit 1 milliard d’euros), dont les 2/3 doivent aller à des sociétés de production privées. Celles-ci bénéficient de fonds de soutien dont le secteur public est exclu. Les chaînes publiques sont par ailleurs privées des droits commerciaux (et donc des retombées pécuniaires) des œuvres qu’elles ont financées.

Enfin, en octobre, Sarkozy et Albanel ont annoncé qu’ils comptaient en 2008 libéraliser la production… bien entendu au profit de Vivendi, Disney, Lagardère, Bouygues, etc. Il s’agirait d’autoriser plus de publicité pour le privé et de lever l’interdiction faite aux chaînes privées de détenir plus de 49 % du marché.

Aujourd’hui le secteur public de l’audiovisuel se trouve dans une situation de sous-financement chronique. En plus des décrets Tasca, France Télévision pâtit du niveau de redevance le plus faible d’Europe après l’Italie. Depuis 1983, l’État n’a pas compensé les exonérations de redevance, ce qui représente 3 milliards d’euros de déficit supplémentaire.

Propositions syndicales

Comment ce manque à gagner a-t-il été équilibré ? En partie grâce aux salarié-e-s qui ont fait d’importants efforts de productivité, et en partie grâce à l’augmentation de cette maudite publicité, qui est le nœud de la tension actuelle.

Du côté de l’intersyndicale, chacun admet qu’il est nécessaire de se sortir du financement par la publicité mais que cela ne peut se faire n’importe comment.

C’est la CGT qui a poussé le plus loin la réflexion. En s’appuyant sur l’expérience de l’éclatement de l’ORTF en 1974 et sur la privatisation de la Société française de production (SFP) en 2002, le syndicat a depuis longtemps alerté les salarié-e-s sur les risques liés à l’externalisation des productions. Depuis 2006, la CGT suggère que l’on augmente progressivement la redevance – qui représente à l’heure actuelle 70 % du financement, contre 30 % pour la publicité – à proportion des revenus des usagères et des usagers.

1 000 suppressions d’emplois en perspective

Impuissant à enrayer la baisse du pouvoir d’achat, le gouvernement a écarté l’augmentation de la redevance. Il n’a admis que – éventuellement – son extension aux résidences secondaires.

Dans une lettre à son PDG, le gouvernement a affirmé que « l’État accompagnera les propres efforts de gestion de France Télévision afin que celle-ci réduise au maximum le manque à gagner publicitaire ». En un mot : aide-toi et on verra ce qu’on peut faire ! Mais l’information – démentie par le gouvernement – circule déjà dans les rédactions : à terme, ce sera 1 000 suppressions d’emplois dans l’audiovisuel public. Il va falloir se bagarrer. On n’a pas fini de voir des écrans noirs sur les téléviseurs !

Stanislas Ticcoli (AL Paris-Sud)

 
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