BIP 40 : la régression sociale enfin évaluée

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Le capitalisme français est de plus en plus riche, et les inégalités sociales n’ont jamais été si élevées ! C’est ce que révèle le Baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP 40), un outil statistique mis au point par trois économistes, Thomas Coutrot, Anne Fretel et Michel Maric, du Réseau d’alerte sur les inégalités (RAI).

Quoi qu’on en dise, l’économie française se porte bien ! Elle produit aujourd’hui 60 % de richesses en plus qu’il y a vingt ans. Le Cac 40 a doublé, les revenus financiers ont triplé leur part dans le revenu des ménages, et le nombre de grandes fortunes n’a jamais été aussi élevé. Ce n’est donc pas la crise pour tout le monde... En même temps, rmistes, salarié(e)s pauvres et SDF semblent n’avoir jamais été si nombreux(ses). Pourtant les chiffres de l’Insee ne montrent aucune augmentation des inégalités, bien au contraire...

La nouvelle édition du Baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP 40), que publie le Réseau d’alerte sur les inégalités (Rai), propose donc un diagnostic alternatif à celui de l’Insee, et tire la sonnette d’alarme. Il en ressort qu’après une brève amélioration en 2000 et 2001, les inégalités et la pauvreté sont vigoureusement reparties à la hausse dès 2002.

La fracture sociale s’élargit

Un premier constat s’impose sans ambiguïté à la lecture du graphique : le BIP 40 a fortement progressé depuis 1983. Un deuxième constat, au moins aussi intéressant, suit immédiatement : la dégradation du tissu social n’est ni continue ni inéluctable. Rapide dans les années 80, elle s’est interrompue au début des années 90. Elle a repris de 1993 à 1999, puis a reculé en 2000 et surtout 2001, avant de repartir à la hausse en 2002. L’explication de ces mouvements est complexe, et ne renvoie pas uniquement à la croissance économique. Bien sûr, quand l’économie va mieux, les salaires augmentent, le nombre de chômeurs ou de rmistes recule, la précarité de l’emploi se stabilise, les expulsions de locataires ou les chèques impayés sont moins nombreux. Le BIP 40 peut alors diminuer.

Mais en même temps, d’autres facteurs jouent de façon assez indépendante de la croissance économique. Ainsi les inégalités en matière d’éducation se sont nettement réduites jusqu’en 1993, grâce au développement de la scolarisation, mais elles se maintiennent depuis. L’indicateur dans le domaine du logement augmente quand les hausses des loyers sont très supérieures aux hausses des prix, ce qui reflète largement les cycles spéculatifs de l’immobilier. L’indicateur en matière de justice dépend très clairement des politiques pénales des gouvernements en place : le virage sécuritaire de 2002 a fait s’envoler les taux d’incarcération et la proportion de détentions préventives, alors que la proportion de demandeurs d’asile qui obtiennent le statut de réfugié continue à baisser. Ces facteurs contribuent fortement à la récente dégradation du BIP 40.

Revenus et conditions de travail : les salarié(e)s trinquent !

La pression patronale et gouvernementale sur les salaires et les cotisations, continue depuis 20 ans, a contribué au développement des emplois à bas salaires, majoritairement occupés par les femmes et les jeunes : les bas salaires concernent 16,2 % des salariés en 2002 contre 11,4 % en 1983. Sur cette période, le salaire moyen s’est rapproché du Smic : il est passé de deux fois et demie le Smic à seulement deux fois le Smic. Le gouvernement Raffarin a supprimé l’indexation du Smic sur le salaire moyen : l’écart devrait donc se creuser plus rapidement encore dans la période à venir.

La part de la population vivant de minima sociaux (6 % en 1980) approche désormais les 10 %. Rien qu’au cours des dix dernières années, le taux de surendettement des ménages et le nombre de chèques sans provision ont augmenté de plus de 50 %. Pour autant, les conditions de travail ne se sont pas améliorées. Loin de là ! Ainsi, le travail de nuit, dont on connaît les nombreux effets négatifs sur la santé, augmente fortement, surtout pour les ouvrier(ère)s. Les salarié(e)s déclarent de plus en plus devoir réaliser un travail répétitif ou supporter des postures pénibles. Les accidents du travail déclarés, après avoir diminué jusqu’en 1996, sont repartis à la hausse, et les maladies professionnelles (surtout les troubles musculo-squelettiques) ont explosé.

Le chômage enraciné

Contrairement à la statistique officielle qui a été « nettoyée » de toutes sortes de demandeurs d’emplois, en particulier ceux qui ont travaillé quelques heures dans le mois, le BIP 40 prend en compte l’ensemble des salarié(e)s inscrit(e)s à l’ANPE, ce qui fait apparaître un chômage qui a augmenté de plus de 60 % au cours des vingt dernières années. En 2002, plus de 40 % des chômeur(se)s n’étaient pas indemnisé(e)s. Outre le niveau du chômage (tous chômeur(se)s confondu(e)s), l’indicateur de chômage prend en compte les inégalités de chômage entre les salarié(e)s (entre les femmes et les hommes, les jeunes et les moins jeunes, les ouvrier(e)s, les employé(e)s et les cadres). Il tient compte aussi de la durée du chômage et de la part des chômeur(se)s non indemnisé(e)s. Sur l’ensemble de la période 1983-2002, c’est cet indicateur de chômage qui a le plus contribué à la hausse du BIP 40, même si une amélioration sensible a été observée entre 1998 et 2001.

Une précarité multiforme

Le « sous-emploi » concerne ceux/celles qui travaillent malgré eux/elles à temps partiel : ils/elles sont un million aujourd’hui, notamment dans des secteurs tels que la restauration ou l’hôtellerie. Le nombre d’intérimaires comptabilisé(e)s par l’Insee est multiplié par quatre entre 1985 et 2002 : si à court terme l’augmentation de l’intérim peut refléter une reprise de l’activité et se transformer en embauches fermes par la suite, une telle augmentation sur une longue période apparaît comme un facteur important de précarisation de la main-d’œuvre. En même temps le nombre de salarié(e)s sous contrat à durée déterminée a été multiplié par trois.

Santé : l’inégalité la plus radicale

La répartition des richesses, l’organisation de la protection sociale, le niveau des inégalités ont un effet bien plus important en matière de santé que les progrès de la médecine. En 1982, un cadre vivait en moyenne presque cinq années de plus qu’un ouvrier. Vingt ans plus tard, l’écart atteint un niveau record de huit années ! Outre l’amélioration des conditions de vie et de travail, l’accès égal aux soins ou la prise en charge collective des dépenses médicales (que M. Douste-Blazy a prévu de réduire) s’avèrent essentiels pour que la lente progression de la part des soins de santé dans la richesse créée puisse bénéficier également à tous.

Un toit, c’est un droit ?

La réalité du droit au logement a été sérieusement remise en cause au cours des vingt dernières années. La part de la dépense des ménages consacrée au logement est en forte augmentation depuis vingt ans, pour atteindre 20 % aujourd’hui. Le récent rapport de l’Observatoire de la pauvreté remarquait d’ailleurs que ce taux d’effort est encore bien plus important pour les ménages pauvres. En 2002, les prix des loyers ont augmenté deux fois plus vite que la moyenne des prix, alors que dans le même temps était prise la décision de geler les aides personnelles au logement. Alors que depuis 1999 le nombre d’expulsions est de nouveau en hausse, l’action gouvernementale se concentre sur l’accès à la propriété et la relance du logement locatif privé.

Une lacune : les inégalités hommes-femmes

Constituer une telle base de données est un exercice instructif quant aux questions qu’une société préfère ne pas se poser. Le système statistique public ne donne aucune vision d’ensemble de la distribution des revenus dans notre société, ce qui est proprement incroyable. Mais d’autres lacunes sont criantes, par exemple sur les discriminations. On n’évoquera ici que les inégalités hommes-femmes : le seul domaine où il est relativement aisé de les retracer est celui du travail. Trois indicateurs sexués ont été retenus : le taux de chômage relatif des femmes (qui connaît une nette baisse sur l’ensemble de la période), le rapport entre les salaires moyens féminin et masculin (qui s’est lui aussi amélioré mais n’évolue plus guère depuis 1993), et la part des femmes dans les contrats à temps partiel (qui reste désespérément à plus de 80 %). Pour le reste, il n’existe aucune statistique sexuée permettant de décrire les évolutions de long terme, qu’il s’agisse d’éducation, de santé, de logement... Pourtant, la question des familles monoparentales, pour la plupart dirigées par des femmes, est certainement une dimension majeure de la précarité dans notre pays. Ajoutons que le BIP 40 ne comporte malheureusement pas d’indicateurs de la participation à la vie politique et associative, faute d’avoir pu trouver de tels indicateurs annuels ; a fortiori nous n’avons pas d’indicateurs des inégalités de genre dans ce domaine...

Le BIP 40 conduit aujourd’hui à tirer la sonnette d’alarme

On peut bien sûr, comme pour tout indicateur synthétique, discuter des coefficients et pondérations accordés à telle ou telle de ses composantes. Il reste que sur les six indicateurs par domaine qui composent le BIP 40, cinq décrivent une augmentation des inégalités et de la pauvreté sur l’ensemble de la période 1983-2002. Seul l’indicateur d’éducation s’est légèrement amélioré, surtout d’ailleurs au cours des années 1980. L’intérêt de l’outil réside surtout dans sa fonction politique. Contrairement aux pauvres statistiques de la pauvreté que publie l’Insee, il permet aujourd’hui de lancer un avis d’alerte sur l’état de la société française.

D’après Thomas Coutrot, Anne Fretel et Michel Maric

 
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