Syndicalisme

« Bloquons tout » et l’intersyndicale : Une rentrée sociale sur les chapeaux de roues




La rentrée sociale 2025 a été marquée par l’appel, au cœur de l’été, à « tout bloquer » le 10 septembre pour s’opposer au ­budget austéritaire. L’intersyndicale, divisée sur l’attitude à avoir face à cet appel, a appelé fin août à sa propre date, le 18 septembre. Les militantes et militants UCL et les syndicalistes de lutte se sont attachées à articuler les deux dates pour créer un rapport de force large.

L’appel « Bloquons tout » a rencontré un écho large dans la population dès la mi-juillet. Cet appel, largement relayé sur les réseaux sociaux, avait des origines difficiles à retracer, multiformes, pour partie plongées dans des sphères complotistes ou confusionnistes. Le parallèle avec les gilets jaunes a dès lors vite été tracé et avec lui la possibilité d’une large mobilisation dépassant les milieux militants habituels  [1].

Courant août, les organisations syndicales ont débattu en interne du soutien à apporter ou non au mouvement. Le 27 août, après quelques-unes de ses fédérations professionnelles comme Sud Rail, l’union syndicale Solidaires lance un appel sans aucune ambiguïté à soutenir le mouvement et à se mettre en grève le 10 septembre pour bloquer l’économie. Le même jour, mais un cran en dessous, la CGT appelle à « débattre avec les salariées et à construire la grève [le 10 septembre] partout où c’est possible » en vue de la date intersyndicale de rentrée. Celle-ci est annoncée deux jours plus tard par l’intersyndicale à huit [2] : ce sera le 18 septembre.

Tout bloquer, avec méthode

Le parallèle avec les gilets jaunes était finalement précipité. À la suite de l’implication visible de l’extrême gauche, au soutien médiatisé de LFI puis des autres partis de gauche, et ensuite de Solidaires et de la CGT, le mouvement Bloquons tout s’est définitivement ancré à gauche. Le risque d’infiltration par l’extrême droite a été écarté, mais cet ancrage manifeste à gauche a aussi rendu plus difficile de faire tâche d’huile.

Dans de nombreuses villes, les assemblées générales (AG) de Bloquons tout précédant le 10 septembre étaient enthousiastes et déterminées, mais parfois spontanéistes et désorganisées et souvent le lien avec les organisations syndicales était difficile. Cependant, ces difficultés réelles à mobiliser et à construire la grève sont à mettre en regard des nombreuses sollicitations reçues par les organisations syndicales de la part de personnes non syndiquées qui s’apprêtent à se mettre en grève pour la première fois de leur vie.

La mobilisation des équipes syndicales dans les AG Bloquons tout et dans les boîtes était inégale. Certaines voyaient le 10 comme une marche avant le 18, pour d’autres le 18 n’était qu’une tentative de la CFDT de casser l’élan populaire autour du 10 et il fallait tout miser sur le 10. Solidaires affiche un unanimisme en faveur du 10, mais à la CGT et à la FSU certaines structures professionnelles ou territoriales ont regardé la date avec circonspection voire dédain.

Le jour J, la plupart des actions de blocage de Bloquons tout sont sévèrement réprimées par la police. Mais de nombreux « filtrages » tiennent toute la journée. Les taux de grévistes sont plutôt faibles même si certains secteurs comme le rail sont fortement impactés. Des manifestations ou des rassemblements ont lieu dans de nombreuses villes, la participation de la CGT et de Solidaires aidant à les structurer. Deux belles surprises : d’une part les lycéens, lycéennes, étudiants et étudiantes sont fortement mobilisées et descendent dans la rue, d’autre part le nombre de personnes dans les manifestations est important, 250000 dans la rue selon la CGT. Les syndicalistes se projettent alors déjà vers le 18. Par endroits, les AG de Bloquons tout continuent de se structurer. Ailleurs, elles n’y parviennent pas. Globalement, Bloquons tout peine à se donner des suites.

C’est reparti comme en 2023

La traditionnelle rentrée sociale du bloc de lutte CGT-FSU-Solidaires est donc cette année remplacée par une journée de mobilisation à l’appel de l’intersyndicale à huit. Sans surprise, plus de la moitié de cette intersyndicale ne souhaite pas être associée au 10 septembre. Au contraire, pour certaines équipes Solidaires ou CGT, le 18 est déjà un enterrement du 10 et l’intersyndicale aurait dû appeler au 11 et non pas au 18. Pour d’autres, rien n’est prêt pour un mouvement social d’envergure si tôt dans l’année. La semaine entre le 10 et le 18 a peu le parfum de grève.

La journée du 18 n’en reste pas moins une réussite, avec un niveau de mobilisation rappelant la lutte contre la réforme des retraites en 2023. « Plus d’un million de personnes ont manifesté » selon la CGT. De nouveau, les étudiantes, étudiants, lycéennes et lycéens sont au rendez-vous. Cependant les manifestations sont plus impressionnantes que les taux de grévistes. En dehors de secteurs historiquement bien organisés, avec de forts taux de syndicalisation, et donc plus facilement mobilisables (éducation, RATP et SNCF, énergie, etc. [3]), les grévistes sont minoritaires.

La jeunesse est mobilisée pour cette rentrée sociale, comme ici au blocage du lycée Saint Charles à Marseille le 11 septembre.
UCL Marseille

Le souvenir des grèves saute-moutons de 2023 est fort [4]. Pourtant poser la question de la grève et de sa reconduction à la base, dans des AG de travailleurs et travailleuses, n’est que rarement au rendez-vous. La question de reconduire le 19 ou après la date nationale interprofessionnelle suivante est cependant posée dans certains secteurs, mais sans grand succès.

Compter les saute-moutons  ?

Le mouvement Bloquons tout perdure, mais semble en incapacité de poser de nouvelles étapes fédératrices. La répression frappe fort sur les blocages. La balle est alors dans le camp de l’intersyndicale qui lance son « ultimatum » au nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, pour le 24 septembre. Si on peut s’attendre à ce que celui-ci cherche à décrocher la droite de l’intersyndicale, rien ne dit qu’il y parviendra. Le patronat, Medef en tête, est sur les crocs. Comme à la fin du risible épisode du conclave des retraites, il refuse de concéder quoi que ce soit... même à la CFDT.

Dans tout les cas, la victoire ne pourra pas venir seulement d’appels d’en haut. 2023 l’a montré, sans auto-organisation à la base, sans multiplication des initiatives sectorielles, sans véritable grève dure, durable et étendue, le gouvernement fait le dos rond et attend que les manifestations s’essoufflent d’elles-mêmes. Et outre la paralysie de la production, il faut aussi maintenir et renforcer le lien avec les organisations de jeunesse, les soutenir dans leur mobilisation, avec honnêteté et sans paternalisme. Leur mobilisation est un point positif de ce début de mouvement sur lequel il va falloir s’appuyer.

Des syndicalistes communistes libertaires

Image : AL 364 - syndicalisme – lycees.jpeg
Source :

[1Lire aussi «  Rentrée sociale : Ripostons contre l’offensive bourgeoise  », Alternative libertaire n° 363, septembre 2025.

[2CGT, CFDT, FSU, Solidaires, CFE-CGC, UNSA, CFTC et FO.

[3Lire aussi «  18 septembre : les manifestations et la grève s’amplifient  », Rapports de force, 18 septembre 2025.

[4Lire aussi «  Défense des retraites : Podomètre explosé, grèvomètre mitigé  » et son dossier bilan, Alternative libertaire n° 340, juillet-août 2023.

 
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