Bolivie : Evo Morales, boulet du mouvement populaire

Version imprimable de cet article Version imprimable


En entravant le mouvement populaire, Evo Morales prépare et sa propre défaite et celle du peuple bolivien. Les oligarques provinciaux soutenus par les États-Unis n’ont pourtant pas encore gagné la partie.

En septembre, la lutte des classes est entrée dans une phase critique en Bolivie. Piquets de grève et locaux syndicaux attaqués, attentats contre les militantes et les militants paysans ont fait plusieurs dizaines de morts.

D’immenses manifestations populaires ont défendu l’unité du pays contre les tentatives sécessionnistes de plusieurs préfets provinciaux soutenus par les États-Unis. Dans les 4 riches provinces de l’Est (Pando, Beni, Santa Cruz et Tarija), les menées sécessionnistes se font au nom de l’« autonomie », de la « liberté » contre le « centralisme autoritaire ». En réalité les potentats locaux défendent leurs prébendes sur le gaz et l’intégrité de leurs immenses propriétés terriennes.

Dans ces 4 provinces, les populations se partagent entre celles qui se sont laissées berner par les oligarques, et celles qui, pas dupes, sont entrées en lutte. Pour les mater, les oligarques ont opté pour la terreur, avec la mise sur pied de bandes armées d’extrême droite, comme l’Union Juvenil Crucenista (UJC) à Santa Cruz.

Ce qui est actuellement au centre du conflit, c’est la Constitution que le gouvernement nationaliste de gauche d’Evo Morales doit soumettre à référendum en décembre, et qui prévoit une réforme agraire et la limitation du pouvoir des préfets. Après que les oligarques aient organisé des référendums provinciaux pour l’autonomie, Morales, un temps déstabilisé, a rétabli sa position en organisant à son tour un plébiscite, le 10 août, qui l’a confirmé dans la fonction présidentielle à 63 % des voix.

La guerre du gaz n’est pas finie

Cette épreuve de force qui met aux prises le mouvement populaire, les oligarques et Evo Morales, n’est en fait qu’une nouvelle étape de la poussée révolutionnaire que connaît le pays depuis la « guerre du Gaz » de 2003. À l’époque d’importantes révoltes pour la nationalisation de cette ressource vitale du pays avaient fait 70 morts. Après que le gouvernement ait concédé un référendum en juillet 2004, la lutte a continué pour en faire appliquer le résultat, favorable à la nationalisation. Finalement, c’est Evo Morales qui, après bien des atermoiements, l’a mis partiellement en œuvre en mai 2006. Les multinationales qui opèrent en Bolivie sont désormais obligées de former un consortium avec YPFB, la compagnie étatique, qui prélève au moins 50 % des revenus du gaz, contre 18 % auparavant. Les potentats locaux y ont, au passage, perdu leur petite commission.

Suite à ce premier succès, le mouvement populaire était un peu retombé. Il n’a pas tardé à repartir à l’offensive, à la fois contre les oligarques qui résistent au changement, et contre le gouvernement de Morales qui reste sourd aux revendications, comme par exemple celles d’une refonte du système de retraites.

Assis sur un volcan

Morales est en fait assis sur un volcan. Peu sûr de l’armée, il cherche d’un côté à se réconcilier avec la bourgeoisie en guerre contre lui, et de l’autre à juguler un mouvement de grèves et de luttes qui ne lui laisse pas de répit. C’est pour cela que, le 5 août, il n’a pas hésité à réprimer dans le sang (2 morts) les mineurs de Huanani, en grève pour les retraites. La plupart des organisations communistes libertaires sud-américaines (OCL chilienne, FAU uruguayenne, FAG brésilienne) n’ont vu dans le référendum du 10 août qu’une tentative du gouvernement pour freiner l’inéluctable : les violents affrontements de classes de septembre.

Comme tout gouvernement réformiste, celui de La Paz craint davantage d’être débordé sur sa gauche par le mouvement populaire que d’être battu par la réaction de la bourgeoisie. Il est incapable de comprendre qu’en entravant le mouvement populaire, il creuse sa propre tombe. Mais est-il le seul à se fourvoyer ? Pour les communistes libertaires sud-américains, il est impératif que les organisations du mouvement social – que ce soit la Centrale ouvrière bolivienne (COB), la fédération des mineurs (FSTBM), la confédération des travailleurs agricoles (CSUTCB) ou les comités de quartiers de la banlieue de La Paz, groupés dans la Fejuve – écoutent leurs tendances révolutionnaires plutôt que les appels à la retenue d’Evo Morales.

Guillaume Davranche, avec Ghislain (AL Marseille), depuis Lima

 
☰ Accès rapide
Retour en haut