Chronique du travail aliéné : Sébastien*, formateur

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre="J'ai ramé, ramé, ramé…">

J’ai eu une crise d’angoisse devant les stagiaires. Le jour de la rentrée en plus : ma tête a tourné, mon cœur s’est emballé, impossible de respirer... D’habitude ça ne m’arrive qu’au volant de ma voiture. Tous les jours je fais 70 km aller, 70 retour. C’est vrai que je suis fatigué nerveusement depuis un petit moment. C’est en dents de scie, mais là, en ce moment, ça ne va plus du tout.

Ça m’était déjà arrivé il y a trois ans. J’avais participé à une étude nationale sur la qualité. Je bossais beaucoup, et ça m’avait rattrapé.

Il faut dire qu’on est de moins en moins pour faire de plus en plus de travail. Les CDD ne sont pas renouvelés, on ne sait pas si certains formateurs seront virés. On était vingt, on se retrouve à trois. Plus vraiment de secrétaire, juste une standardiste. On doit tout préparer, approvisionner, faire de l’administratif… Il faut « produire ». C’est une mutation difficile. On est laissés à l’abandon. Là-haut, ils changent d’avis tout le temps : on ferme ou on ne ferme pas le centre… C’est dommage, on est très bons, tout le monde nous le dit, j’ai même reçu un mail pour me dire que j’étais un excellent élément après ma dernière évaluation ! Ils ont peur que je parte ailleurs. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, d’ailleurs. Mais pour aller où ? Itinérant ? Jamais chez moi, des grosses primes, mais pendant ce temps-là…

Nous sommes en concurrence avec d’autres associations de formation. C’est sévère. Maintenant, on n’appelle plus ça des formations, mais des « produits »… C’est tout un vocabulaire ! On en prend, on en laisse… il faut se mettre à fond sur l’enseignement d’une technique et, du jour au lendemain, elle rapporte moins, alors, hop, c’est terminé, que ça donne des bons résultats ou pas c’est pareil…

Heureusement qu’il y a les stagiaires. C’est ça qui est intéressant dans ce boulot : leurs progrès, les voir y arriver, apprendre… Mais j’ai peur de l’avenir, surtout en ce moment. Je ne crois pas que je tiendrai à travailler autant d’heures et en pensant à tout à la fois.

J’ai des crises d’angoisse terribles même à la maison, des crises de tétanie. Je ne peux plus rentrer dans un magasin sans transpirer et étouffer. Le médecin m’a remis sous antidépresseur. En trois ans, j’avais arrêté six mois… Sans compter mes deux opérations du canal carpien et mes deux traitements pour épicondylite. Le médecin dit que les troubles musculo-squelettiques sont liés au stress.

J’ai ramé, ramé, ramé… et je me rends compte que ça ne sert à rien de s’investir comme ça. Je serai catapulté à l’autre bout de la France tout pareil que les autres. Ma femme ne suivra pas.

 
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