Chronique du travail aliéné : Irène*, secrétaire dans un office public de logement

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre="Il dit qu'il m'a ramassée dans le caniveau">

En trois mois, j’ai eu un zona, on m’a découvert une maladie de Crohn, je ne peux pas me débarrasser de mes mycoses... En fait, c’est depuis que j’ai des problèmes au travail. Je suis secrétaire dans un office public de location d’appartements. On est sept. Ça a commencé quand elles ont toutes eu leurs points et pas moi à la fin de l’année. Le chef n’a pas su me dire pourquoi. En plus, ça fait quatre ans que je n’ai pas eu d’augmentation. J’ai écrit au directeur. Il n’a pas répondu, et ça m’a achevée. Mon médecin généraliste m’a fait un arrêt de travail ; je n’y suis jamais retournée.

Ça fait seize ans que je travaille là-bas. Je n’ai jamais eu de reproches pour mon travail, j’aime bien ce que je fais : les permis de construire, les suivis de chantier, toute la partie administrative c’est moi qui m’en occupe.

Quand je suis arrivée là, j’étais dans la misère après une faillite. Nous avions un commerce, qui a été ruiné par la concurrence des hypermarchés. Ruinés : plus de maison, plus rien. On était hébergés chez des amis, on faisait des petits boulots. Et puis j’ai trouvé ça ; j’étais contente. Mais depuis, le chef en profite. Il dit qu’il m’a ramassée dans le caniveau, qu’il faut que je m’estime heureuse, etc.

Des fois il rigole : « Tiens, la stagiaire, elle a mis un string ! ». Et puis tout d’un coup, il passe un savon à la première qui passe et tout le monde est tétanisé pendant une semaine. Il couche avec sa secrétaire. Il s’immisce dans la vie privée des gens ; il dit des choses du genre : « Il fait froid, elles ont les seins qui pointent »… C’est usant. Il est responsable du droit des marchés publics, ça doit lui monter à la tête…

De toute manière, l’argent que l’office place en banque rapporte plus que les loyers qu’on perçoit. Et pourtant on a presque 30 000 logements ! Et à moi, on me refuse dix points…

Le jeune directeur qui a été parachuté par la nouvelle présidente, il est pire que l’autre. C’est magouille et compagnie. Et la cheffe du personnel, ce n’est même pas la peine d’en parler, on dirait qu’elle est folle. C’est simple, pour la première fois depuis quarante ans, le personnel a fait grève : 50 sur 400 ! Ils sont allés au défilé. Pas moi, j’étais en arrêt de travail.

Je me souviens qu’une fois, une collègue avait fait une dépression. Nous avions eu la consigne de ne pas l’appeler. Ça a dû être dur pour elle. C’est sans doute pour ça que je n’ai pas de coup de fil du bureau non plus depuis trois mois… Pourtant, je pensais vraiment qu’elles allaient me téléphoner.... J’ai l’impression d’être réduite en poussière. Si on me disait de retourner au travail, ce serait comme si on me demandait de me jeter d’un pont.

 
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