Chronique du travail aliéné : Sabrina*, assistante sociale de secteur

Version imprimable de cet article Version imprimable


La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre="Il y a eu un gros dérapage">

J’ai une grosse baisse de moral. Je perds mes cheveux. Je stresse. Ça fait trois ans que je suis assistante sociale au conseil général, et c’est vraiment dur. On m’a « stagiairisée » comme ils disent. Donc il ne faut pas trop l’ouvrir si on veut être titularisée. Je ne l’ai dit à personne, mais je me marie à Noël pour faire un rapprochement de conjoints dès ma titularisation. Je n’en peux plus de ce service. Je ne me serais pas mariée, je suis plutôt pour l’union libre ou le Pacs, mais ça ne marche pas pour le boulot de mon compagnon. C’est un peu comme un mariage blanc !

Il y a eu un gros dérapage la semaine dernière. Une maman a menacé de me tuer, ça a duré une semaine, elle criait dans le service, auprès de ma cheffe. J’étais mal, j’avais peur qu’elle ne m’attende au coin d’une rue… Elle a un petit garçon de 3 ans et elle lui hurle dessus, elle le menace et le confie de moins en moins à la crèche… Et c’est quand je lui ai dit qu’il était triste qu’elle a explosé…

Mais c’est tout le service qui est au plus mal. Il y a une assistante sociale qui est gravement malade d’un cancer. Une autre qui a fait une « décompensation psychiatrique » : maintenant elle vit dans la rue, dans l’ancien quartier où elle travaillait. C’est gênant pour l’image du service… Une autre, super crevée. C’est vraiment difficile ce secteur. Toute ma famille bosse dans le privé, et ils ne comprennent pas. Ça les fait marrer que je sois fatiguée à rester assise à un bureau avec dix semaines de vacances par an…

Je ne dors plus. En ce moment, je suis à la recherche d’un bébé. Je n’arrive pas à le localiser. Sa mère est repartie au Mali sans lui. On me dit qu’il a été confié à une amie, mais je ne trouve pas laquelle. Une collègue a vu un bébé noir dans une famille qu’elle suit pour maltraitance, du coup j’espère que ce n’est pas ce bébé-là. Comment savoir ?

Une collègue me dit qu’il est peut-être avec son père. Ça ne m’était pas venu à l’idée, on n’y pense quasiment jamais aux pères... Je suis responsable de la sécurité des enfants et je ne sais pas du tout comment m’y prendre avec les mères africaines. Je n’ai pas l’impression d’être raciste mais à coup sûr, si c’était un bébé blanc, je ne m’inquièterais pas…

Bon, de toute façon, il ne faut pas faire trop de signalements quand on est stagiaire, ça fait mauvais effet. Franchement, j’ai peur, je ne pense qu’à partir.

• Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut