Entretien

David Ames Curtis : « Des points communs entre les positions libertaires et Castoriadis »

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Si la crise est consubstantielle au régime capitaliste, ses dégâts sociaux peuvent aussi engendrer un désir d’autonomie comme l’aura montré la courte expérience autogestionnaire de Philips à Dreux. Cornelius Castoriadis, décédé en 1997, y aurait sûrement vu le témoignage d’une volonté d’autonomie toujours actuelle. Nous avons proposé à David Ames Curtis, philosophe et traducteur de l’œuvre de Castoriadis pour les Etats-Unis, de discuter de la pertinence d’une pensée radicale qui, en bien des points, recoupe les analyses et le projet défendus par AL.

Alternative libertaire : C’est en rejetant l’idée marxiste selon laquelle la révolution adviendrait nécessairement à partir des contradictions internes du capitalisme, que Castoriadis consomme sa rupture avec cette doctrine. Comme philosophe, il a insisté au contraire sur ce qu’il a appelé « créativité des masses ».

David Ames Curtis : Avant même sa constitution comme groupe indépendant, Socialisme ou Barbarie (1949-1967) a rejeté la conception marxiste d’une inéluctabilité du communisme due aux contradictions objectives. De même, son idée du « caractère révolutionnaire et cosmogonique [...] de l’activité créatrice de dizaines de millions d’hommes, telle qu’elle s’épanouira pendant et après la révolution » date de 1952, donc d’une dizaine d’années avant qu’il n’introduise sa conception du rôle créateur de l’imagination.

Pourtant, dès la fin des années 1950, il constate également, non pas une « dépolitisation » passagère, mais une « privatisation » rampante induite par le capitalisme moderne. Avec la fin des Trente Glorieuses, la rupture du consensus bureaucratique (gestion externe du travail-parti-syndicat), et le déploiement de la contre-offensive capitaliste dite néolibérale, le projet d’une société autonome semble être lui-même sur le déclin, incapable de faire face au nouveau désordre mondial.

D’ailleurs, pour combler ce vide sans pourtant prôner une société nouvelle, il faut, face à la « montée de l’insignifiance », une créativité immense, inouïe, pour garder intacte et sur les rails cette « société à la dérive ». Parfois, comme chez Philips à Dreux, en Argentine … il y a des tentatives plus ou moins heureuses de la mettre en cause plus globalement et de façon collective. Peut-être aussi, les formes de contestation sont-elles plus nombreuses et plus variées qu’autrefois, la dislocation multiforme ambiante aidant. Ce qui s’avère difficile, aujourd’hui plus qu’hier, c’est de rassembler toutes ces tentatives de contestation du désordre établi.

Le refus du marxisme s’enracine aussi dans celle des organisations communistes traditionnelles dont les dérives bureaucratiques ont très tôt été critiquées par Castoriadis. La question du pouvoir, disait-il, est celle que doit se poser quiconque parle de la révolution. Cette préoccupation est partagée par les anarchistes. Quels rapports a-t-il entretenu avec cette mouvance ?

David Ames Curtis : Il y a des points communs évidents entre les positions libertaires et le projet d’une société autonome prôné par Castoriadis. Mais, dès son premier numéro, Socialisme ou Barbarie qualifiait la Fédération anarchiste – ainsi que les trotskystes, les ultra-gauches, etc. – de « relents du passé beaucoup plus qu’anticipations de l’avenir ».

L’anarchisme a tout de même le mérite d’articuler une visée farouchement anti-étatique qu’esquivent souvent les doctrines marxiste et libérale (même si, historiquement l’anarchisme n’a pas toujours été à la hauteur de ses convictions). Et l’idéologie néfaste du « progrès », que partagent ces deux premières, peut se trouver contestée par des anarchistes ou des anarcho-syndicalistes. Ce qu’introduit le livre L’Institution imaginaire de la société n’est pas uniquement une critique des conceptions fonctionnalistes et structuralistes héritées, aussi réductrices que déterministes, mais surtout une compréhension positive de l’institution en tant que telle - qui n’est pas à confondre ni avec l’État ni avec l’aliénation, toujours à combattre.

Selon Castoriadis, l’exploitation capitaliste résiderait moins dans la question de la propriété lucrative, que dans l’exclusion des travailleuses et des travailleurs des processus de gestion et d’organisation des entreprises. Or, réduire la force de travail à la seule exécution est, selon lui, impossible, le capitalisme ayant besoin d’obtenir la participation des individus qu’il assujettit.

David Ames Curtis : En effet, Castoriadis disait que, dans une société de technologie capitaliste évoluée, la moitié de chacun de nos gestes consiste à combler les lacunes de directives élaborées dans l’ignorance par des hiérarchies éloignées, mais qu’il faut tout de même exécuter en essayant de boucher les brèches ainsi ouvertes.

Ce constat mène à une conception très élargie des possibilités de contestation, dont les formes manifestes ne sont que la partie émergée. Mais, comme je l’ai dit, la difficulté à donner une signification globale et pratique au projet d’une auto-transformation sociale est d’autant plus grande aujourd’hui, et les doctrines du XIXe siècle. ne nous y aident pas.

Castoriadis s’est donc tourné vers la Grèce antique, et sa conception de la politique en tant que projet de modification, d’une façon réfléchie et délibérative, vers l’institution de la société en visant le collectif anonyme, et vers son invention de la démocratie comme participation égale à ce projet d’auto-altération consciente et explicite. Encore a-t-il toujours considéré la démocratie comme un germe, et jamais un « modèle » à imiter/imposer/faire fonctionner. Si l’on prend au sérieux ce « caractère révolutionnaire et cosmogonique » de l’action sociale auto-transformatrice, on ne cherche plus un modèle, même "alternatif" ; mais on tente d’élucider ce qui est exemplaire pour poursuivre ce projet d’auto-transformation.

Castoriadis a aussi sévèrement critiqué le « capitalisme bureaucratique » de l’empire soviétique que le capitalisme libéral à l’ouest. L’« apathie démocratique » qu’il stigmatisait alors n’appelle-t-elle pas une contre-révolution démocratique radicale incluant tous les lieux de production et de vie ?

David Ames Curtis : L’analyse du « capitalisme bureaucratique » ne se rapportait jamais uniquement au régime établi en Russie, dans ses satellites et en Chine. L’apport singulier de Socialisme ou Barbarie, c’était d’avoir vu le monde issu de la Deuxième Guerre mondiale comme un tout en conflit, divisé entre un capitalisme bureaucratique « total et totalitaire » stalinien et un autre, « fragmenté », en Occident. Si cette analyse amenait à l’affirmation, dès 1960, que la révolution devrait être totale, c’est que Castoriadis y articulait une vision anti-utopique – c’est à dire, un projet à réaliser dans l’effectivité historique et à partir des actions concrètes et continues des hommes et des femmes dans la société actuelle. « Pour l’ouvrier, a-t-il déjà dit trois ans plus tôt, le problème final de l’histoire, c’est un problème quotidien. »

Propos recueillis par Franz B. (AL 93)

  • David Ames Curtis travaille au sein d’un collectif multilingue de bibliographes consacré à Cornélius Castoriadis, Agora International.
 
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