Débat : Pour l’expression libre de la psychanalyse

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Dans le numéro de décembre 2005 (n° 146) d’Alternative libertaire, nous avons publié un point de vue de Yann Kindo sur la psychanalyse qui soutenait les thèses défendues par Le Livre noir de la psychanalyse. Cette contribution a été publiée avec le statut d’une tribune (“Point de vue”) car elle n’engageait que son auteur. Cet article nous a valu plusieurs réponses critiques de la part de lecteurs. Nous publions l’une d’entre elles.

Je souhaite apporter ma contribution par une réponse à Yann Kindo au sujet de son article faisant écho aux thèses défendues dans Le Livre noir de la psychanalyse. Il parle de ce livre comme d’une œuvre salutaire ! Je lui laisse la responsabilité de porter sur la psychanalyse le jugement dernier, il en appelle à sa disparition, c’est la fin de l’histoire... Tous les apports de la psychanalyse seraient négatifs, il s’agirait d’une énorme supercherie, de mensonges, de charlatanisme, nous avons tous/toutes été trompé(e)s, c’est une doctrine infondée, dépassée, une pseudoscience obscure, sexiste, homophobe... Les comptes sont réglés !

Freud : dénigrement d’une théorie et d’un personnage

Dès l’introduction, un amalgame est fait entre consommation de médicaments et pratique psychanalytique. Si de plus en plus de personnes ont recours au traitement chimique en réponse à leurs problèmes psychologiques, à leur angoisse et à leur anxiété, les causes sont plus à rechercher dans le développement de l’insécurité affective, économique et sociale que dans les échecs thérapeutiques de la pratique psychanalytique. Si la France est le temple de la psychanalyse, cela ne veut pas dire qu’il y aurait un diktat de cette pratique dans l’Hexagone, mais plutôt des pratiques diverses et plurielles. Nous sommes loin du complot insinué.

Dans cet article de Yann Kindo, Freud est un personnage présenté comme homophobe et misogyne. Certains de ses écrits viennent contredire ces affirmations et nourrir la contradiction, il est le premier à considérer que l’hystérie n’est pas que féminine, à parler de bisexualité constitutive, à analyser ses relations avec son ami Fliess comme de l’homosexualité latente... et de rappeler à l’auteur de cet article que le terme « phallus » est une nomination symbolique...

Réduire le travail de Wilhelm Reich au charlatanisme, motif pour lequel il fut accusé et emprisonné à la fin de sa vie, c’est oublier que son non-conformisme et son apologie de l’exercice libre de la sexualité a provoqué son rejet par les marxistes et que son radicalisme politique a beaucoup effrayé.

Sur le langage, celui des spécialistes, la question de l’accessibilité est entière mais pas dans une perspective de se mettre au niveau des interlocuteurs, ce qui comporte en soit le risque de la démagogie pour ne pas dire du populisme !

Sur l’aspect financier des séances d’analyse, des psychanalystes ne les font pas payer, cela pose néanmoins la question des revenus des thérapeutes, du remboursement au patient, de la gratuité des soins comme réponse aux besoins vitaux. Sur la question de la religion, Freud la définit comme une névrose obsessionnelle, et pose la question de la mort comme la recherche du retour à l’état antérieur.

Il est nécessaire de différencier la croyance de la religion, l’engagement du dogme, et par glissement le communisme bureaucratique du communisme libertaire.

Retour en force du modèle autoritaire

Ce livre noir sort dans un contexte de remise en question systématique des acquis des années 60 et 70. Il est dans l’air du temps de discréditer les apports libertaires de mai 68, la liberté sexuelle revendiquée, le refus de l’autorité sous toutes ses formes, patriarcales, patronales, morales, familiales. C’est pourtant dans ce contexte historique que des militants/es se sont rapproché(e)s des théories psychanalytiques. Elles représentaient, à côté de la lutte politique, une formidable possibilité d’émancipation personnelle et sociale, la possibilité de briser les carcans, de faire ses propres choix, de gagner son autonomie... La théorie marxiste et freudienne pouvant se compléter dans une relation individu/collectif et dans un combat commun contre l’aliénation.

Les mêmes questions restent en suspens aujourd’hui, après des victoires et des défaites, le levier de la prise de conscience individuelle et du développement personnel sont toujours à mettre en perspective d’un projet de société collectif.

À qui profite le crime ?

Ce qui est dit dans cet article ne sert pas à développer l’esprit critique, c’est un véritable procès sans appel. Si la psychanalyse est passée de la marginalité à une relative officialisation (elle est très récente et s’est faite à partir des années 50), cela ne fait pas systématiquement d’elle une technique institutionnelle au service de l’État ou du capital même si toute théorie peut être instrumentalisée.

La psychanalyse est une méthode d’exploration du psychisme, un outil à disposition pour le traitement des souffrances humaines, ce n’est pas une ennemie de classe.

L’objectif des initiateurs de ce livre est d’en faire un coup médiatique et commercial. Cet ouvrage est une commande savamment orchestrée, sa production obéit à une stratégie de réécriture de l’histoire, une gestion intéressée de l’éventuel scandale. Le livre en question est un montage de différents articles, indépendants les uns des autres, sans qu’aucun des rédacteurs sache comment sont utilisés son texte et son idée critique (certains ont répondu en toute sincérité et de façon constructive sans connaître la production finale). Encore une maison d’édition en mal de polémique qui utilise la corde sensible de la manipulation et du complot.

La quête du bonheur

Ce livre fait une évaluation quantitative de la psychanalyse. C’est un non-sens car la psychanalyse n’a jamais revendiqué la certitude de la guérison. Elle aurait ainsi de moins bons résultats que d’autres techniques que l’on voudrait aujourd’hui lui opposer et pourquoi ? Ainsi ce livre sert à promouvoir les TCC (techniques cognitives et comportementales) très en vogue en ce moment. Elles ont certainement leur place mais pourquoi vouloir les mettre en concurrence avec la psychanalyse si ce n’est parce qu’elles représentent un marché conséquent. Elles attirent ceux et celles qui espèrent des résultats rapides. Les séances proposées et pratiquées souvent comme un loisir dans la communion étant sensées soigner, en tout cas dans l’immédiat, les difficultés de l’existence. Nous pouvons suspecter des effets pervers dans cet accompagnement à court terme, ceux causés par ces marchands de bonheur, pour qui on se ferait refaire le comportement comme on se ferait refaire le nez ou les seins !

Une psychanalyse en mouvement

Toute théorie est contestable, celle concernant la psychanalyse n’y échappe pas et j’y souscris. Elle se prête à la controverse aussi bien sur le contenu de certaines de ses conceptions que sur la personnalité de son fondateur. Mais de Freud à aujourd’hui cette théorie a évolué en même temps que le contexte social et culturel. Elle reste source de découverte et de redécouverte dans un débat qui n’est pas nouveau, dans divers courants et tendances qui s’expriment régulièrement, dans une prise de distance par rapport à Freud. De nombreux thérapeutes ont contribués et contribuent encore à cette évolution en poursuivant, développant les recherches et les questionnements (pour n’en citer que quelques-uns, Michaël Balint, Winnicott, Mélanie Klein, la psychanalyse groupale de Bion et d’Anzieu, Maurice Dayan, Michel Neyraut, Jean Laplanche, Catherine Parat... et rappelons-nous le mouvement antipsychiatrique avec des figures comme Cooper, Gentis, et Basaglia en Italie...).

Plus près des idées libertaires, il faut se rappeler que les régimes totalitaires ont souvent assimilé la psychanalyse à l’anarchie. Dans l’éventuelle passerelle entre cette façon de lire le monde qu’ont la psychanalyse et l’anarchie, je citerai deux thérapeutes camarades, Philippe Garnier et Jacques Lesage de la Haye à propos de leur ouvrage Psychanalyse et anarchie [1], Pour ce dernier : « On ne peut être profondément anarchiste si on n’a pas fait la révolution jusqu’au plus profond de ses profondeurs. » Pour Philippe Garnier : « Si la psychanalyse, par son questionnement radical du désir et du langage humain peut conduire en un point complexe d’où peut surgir, ce qu’on peut appeler l’invention de sa propre vie, ou une dynamique créative, l’anarchisme peut aussi amener, par exemple, par sa critique extrême de tout pouvoir, en un point limite, où chacun est paradoxalement mis en demeure à inventer son propre chemin. »

La psychanalyse peut ainsi ouvrir des possibles, une prise de conscience de la dimension sociale et de la pression de conformité de l’institution, sur le langage, la création... sur la dynamique interne du sujet, sur la construction psychique et l’action politique. Peut-être une manière de sortir du renoncement, du morbide et de l’autodestruction. Dans la pratique de la cure analytique, de l’expérience, l’analysant et le thérapeute sont des duettistes avec chant et contre-chant qui s’entendent et s’écoutent avec l’oreille externe et interne.

Hervé Faure (AL Limoges)

[1Roger Dadoun, Jacques Lesage de La Haye et Philippe Garnier, Psychanalyse et anarchie, éditions ACL, 5 euros.

 
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