Politique

Débats : Nos morts sont politiques




Suite à la publication dans notre numéro précédent d’un article en faveur du projet de loi relatif à l’« aide à mourir », des camarades ont souhaité revenir sur les critiques antivalidistes de ce projet de loi, et sur leur articulation avec les idées communistes libertaires.

Un débat anime depuis plusieurs mois l’ensemble de la gauche révolutionnaire au sujet du projet de loi porté par le gouvernement Macron concernant la fin de vie. Engagées depuis plusieurs mois en soutien aux organisations antivalidistes qui s’y opposent [1], nous avons été surprises et surpris, voire heurtées, par certains arguments rencontrés dans un article publié le mois dernier par Alternative libertaire [2].

Le suicide comme fait social

Nous avons eu la sensation d’y trouver une vision très dépolitisante de la question de la mort, et à plus forte raison de celle du suicide, renvoyant ces sujets à des questions « individuelles » et « intimes ». Nous revendiquons une vision radicalement contraire : nos morts sont politiques, et nos suicides sont le résultat de mécaniques sociales collectives, produits d’un monde que nous combattons.

Des travaux de Durkheim [3] aux études sociologiques modernes, tous les travaux démontrent que le suicide n’est pas une affaire intime, mais le produit de déterminants sociaux : le suicide est trois fois plus présent chez les salariées et les ouvrières que chez les cadres. Il est aussi largement plus prévalent chez les personnes LGBTI, ou chez les personnes racisées [4]… Le rapport à la mort n’est pas un sujet neutre qui serait hermétique aux réalités sociales : faciliter l’accès au suicide, c’est avant tout faciliter la mort des plus précaires et des plus discriminées.

Cette analyse est parfois dénoncée comme presque complotiste : les militants et militantes antivalidistes auraient tort de voir dans la loi fin de vie une mécanique qui pousserait à la mort certaines personnes plus que d’autres. Mais ils et elles ne font part que d’une réalité matérielle et statistique, comme lorsque nous disons que repousser l’âge de la retraite revient à faire mourir plus jeunes les ouvriers et ouvrières. De la même façon, lorsque l’on pointe que face à l’état de l’hôpital public – jusqu’à huit mois d’attente pour une prise en charge dans un centre antidouleur [5] – l’accès au suicide assisté va créer un violent tri social, il nous semble qu’il n’y a rien de fantaisiste.

La prévention du suicide n’est pas accessible aux personnes handicapées. Par exemple, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) n’est pas accessible aux personnes sourdes ou muettes.
Not Dead Yet

Inégaux et inégales dans la vie comme dans la mort

Pourtant, parmi les arguments avancés, on retrouve celui de l’égalité : devant les frais élevés que représente aujourd’hui un suicide assisté ou une euthanasie à l’étranger, la loi fin de vie serait une avancée égalitaire. Ce serait arrêter la réflexion à la situation actuelle : le dilemme face au manque de soins palliatifs ne concernera en réalité que les classes populaires, soumises aux défaillances d’un système public de santé à bout de souffle. Pour les plus riches, pas d’inquiétude, les centres de soin privés seront toujours disponibles pour prendre en charge sans attente les douleurs de celles et ceux qui ont les moyens de payer pour prolonger leur vie dans de bonnes conditions. En vérité, l’inégalité ne sera pas effacée, mais simplement déplacée : dans un monde capitaliste, il n’y a pas plus de liberté dans la mort qu’il n’y en a dans la vie. Mais dans la vie, au moins, il est possible de continuer nos luttes. Nous refusons d’appeler « émancipation » le fait de se voir proposer une mort prématurée comme échappatoire à ce système.

Elisa Rojas, Pour mourir, tapez 1. Comment la loi sur la fin de vie inscrit la mort dans une logique capitaliste, éditions du Détour, avril 2026, 128 pages, 12,90 euros.

Peut-on vraiment prétendre que la légalisation du suicide assisté ne touchant que « quelques milliers de personnes [...] chaque année », généralement âgées, ne serait pas un problème ? L’argument qui dépeint ces « vieux » et « vieilles » comme des morts inévitables assène une fausse tranquillité et considère que leurs vies comptent moins, alors que cette population est très souvent abandonnée et maltraitée, notamment dans les EHPAD. Penser que dans un système capitaliste, il n’y a pas de contradiction entre faciliter l’accès à la mort et « renoncer à prendre soin de la vie », c’est rester sourd à la raison première de cette loi qui est de toujours réduire le coût des soins, le volet de la loi sur les soins palliatifs n’étant même pas budgétisé. S’il est possible de ne pas attendre la société idéale pour améliorer les conditions de vies de toutes et tous, cette lutte devrait avoir lieu dans le cadre d’une socialisation et une gestion collective du système de santé et des EHPAD, pas dans celui d’un projet de loi libéral et individualiste.

Ce n’est pas pour rien que les collectifs antivalidistes portent une critique unanime de cette loi. Dans leurs milieux, la mort n’est pas un objet théorique, mais une réalité permanente, la lutte étant rythmée par les décès réguliers de camarades, emportées par leurs pathologies, les violences médicales et l’abandon de toute politique d’accessibilité réelle. Quand les militants et militantes antivalidistes font part de leur peur d’être concernées par les critères d’admissibilité de l’« aide à mourir » ou de leurs inquiétudes sur l’équilibre précaire avec la prévention du suicide, il ne s’agit pas de spéculations théoriques, mais d’inquiétudes très concrètes sur leurs capacités à continuer leurs combats dans un monde qui les incitera à baisser les armes de manière définitive. Choisir d’ignorer ces discours est pour nous inconcevable en tant que libertaires.

Le documentaire Better Off Dead ? de Liz Carr, dénonce le caractère validiste des lois sur l’euthanasie et le suicide assisté dans un contexte anglo-saxon. Disponible sur la chaîne Youtube du CLHEE.

L’idée que l’avis des collectifs antivalidistes serait un détail du débat, car ils ne représenteraient qu’une minorité des personnes concernées par la loi fin de vie, est pour nous insensée. Oui, tout le monde a une probabilité d’être un jour concerné par cette loi : mais précisément parce que tout le monde peut un jour être handicapée ! Et c’est bien là toute la force des perspectives antivalidistes : refuser de penser le handicap comme un fait individuel, qu’il soit causé par une maladie, un accident ou la vieillesse. En y opposant une vision sociale, comme une réalité construite par nos sociétés, elles permettent de pointer un fait majeur : le handicap comme fait social bouleverse radicalement la perspective de celles et ceux qui le vivent. Ainsi, si tout le monde pourra un jour être concerné par le handicap, chez une personne valide ce changement de position sociale remettra forcément de nombreuses choses en perspective. Écouter le consensus antivalidiste contre la loi fin de vie en tant que personne valide, c’est faire preuve d’humilité face à une situation qu’on ne vit pas. Affirmer que vouloir mourir lorsque l’on vit une situation de handicap serait un fait acceptable est une violence validiste insupportable.

L’émancipation sera collective ou ne sera pas

Pour nous, dire qu’en tant que libertaires « l’ADN de notre mouvement [c’est] choisir le libre-arbitre », c’est défendre une vision individualiste et libérale de l’anarchisme. En tant que communistes libertaires, nous pensons au contraire que l’ADN de notre mouvement se trouve dans sa dimension collective, et dans son ancrage dans les luttes des classes. Nous pensons que la liberté ne se décrète pas par des lois, mais qu’elle se construit collectivement dans nos luttes, en transformant nos réalités matérielles. Et c’est précisément parce que nous avons conscience des changements matériels radicaux et profonds qui permettraient une réelle liberté de choisir sa mort que nous sommes opposées à la loi fin de vie. Parce que dans un contexte ultra-libéral et de fascisation avancée, nous pensons qu’elle coûtera plus à notre camp social qu’elle n’apportera à quelques individus. Parce que nous n’accepterons pas la proposition cynique d’un gouvernement libéral et austéritaire qui, refusant de nous aider à vivre, nous propose l’« aide à mourir ».

UCL Alsace

[1Sur les oppositions antivalidistes au projet de loi, voir la lettre ouverte du Front de gauche antivalidiste publiée le 22 mai 2025 sur le Club de Mediapart, ou l’interview «  Odile Maurin :
“Le choix de mourir sera-t-il réellement libre  ?”
  », Alternative libertaire n° 362, juillet-août 2025.

[2«  Vivre sa vie, choisir sa mort  », Alternative libertaire n° 370, avril 2026.

[3Émile Durkheim, Le suicide, étude sociologique, 1987.

[4Chiffres issus des deux derniers rapports de l’Observatoire national du suicide, publiés par la DREES, parus le 25 février 2025 et le 29 janvier 2026.

[5Plusieurs témoignages montrent que ce délai peut aller jusqu’à deux ans, quand les demandes ne sont pas simplement refusées. Chiffres cité issus de la Haute autorité de santé, «  Parcours de santé d’une personne présentant une douleur chronique  », 11 janvier 2023.

 
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