Politique

Débats : Par-delà le spécisme et l’antispécisme




Les positions antispécistes sont de plus en plus fréquentes dans les milieux militants et y compris dans les pages d’Alternative libertaire. Néanmoins, d’autres analyses du rapport à la condition animale existent, parfois opposées au concept même de spécisme tel qu’il est généralement défendu.

Le monde capitaliste contemporain est effroyablement cruel pour les animaux. Le mode d’organisation économique de nos sociétés les range dans des lignes de comptabilité, au même titre que toutes les autres marchandises. Les oies ou les chats ont, aux yeux du Capital, la même vie qu’une chaise ou une table. Que ce soit l’élevage intensif de poules ou les vaches à hublot, personne ne peut rester tout à fait insensible à ces traitements inhumains.

Souffrances animales

Des avancées en éthologie [1], en neurosciences, en philosophie de l’esprit, mettent en lumière cet état de fait. Elles nous apprennent qu’il existe entre la conscience animale et la nôtre un continuum, et non une rupture. Les animaux ont une conscience phénoménale primaire, une conscience de soi, une sentience, c’est-à-dire une instance intérieure qui synthétise leur expérience du monde. Pour être plus clair : le consensus scientifique a établi que les animaux sont capables de recevoir, de traiter, de stocker toutes les expériences qu’ils ont pu faire dans leur vie et d’agir en conséquence de ce vécu. Ils sont ainsi capables de développer des personnalités. La théorie de l’animal-machine qui réagirait instinctivement à tous les stimulus est aujourd’hui battue en brèche. Les animaux souffrent et ont du plaisir, et se construisent en fonction de cela.

En tant que matérialistes, nous pensons que cette dimension doit donc être prise en considération dans un soucis de lutte politique. Si nous sommes en position d’éviter des souffrances inutiles – pour le seul plaisir gustatif, par exemple – il est nécessaire que l’organisation sociale change pour ne pas les commettre. Et si c’est cela qu’on appelle « antispécisme », nous pouvons nous en réclamer. Nous pensons néanmoins qu’il ne s’agit pas là du sens courant du mot. Le terme de « spécisme » est bien davantage compris comme le mouvement de pensée déclarant qu’il existe une  discrimination basée sur l’espèce, qui fait de l’espèce en soi un critère pour déterminer la manière dont un être peut être traité » [2]. Cette définition est souvent portée par certaines et certains antispécistes inspirées par la philosophie anglo-saxonne, qui n’hésitent pas à faire des analogies entre le spécisme et des systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme. Nous considérons la chose comme honteuse. En aucun cas le spécisme ne saurait être mis sur le même pied que le racisme ou la domination patriarcale. Ce sont des réalités différentes.

Comparaison n’est pas raison

En effet, l’exploitation animale est consubstantielle à l’exploitation de la nature, et toutes deux ne peuvent se comprendre que dans une perspective historique. Pour le bien de leur autoconservation, comme tous les animaux, les êtres humains ont besoin d’exploiter la nature, d’en tirer leur subsistance ou le matériel nécessaire à la production d’abris ou d’habits. L’exploitation animale, comme l’exploitation de la nature, répond donc à la perpétuation d’une logique qui fut vitale, et qui précède l’industrialisation et même l’établissement de sociétés humaines sédentarisées. Cela n’est absolument pas le cas du racisme et du patriarcat qui sont les produits des sociétés humaines et de leurs modes de production.

Construire des sujets politiques

Par ailleurs, une autre différence majeure est à souligner entre les luttes pour l’émancipation humaine et l’antispécisme : dans le premier cas, nous cherchons à reconstruire des sujets politiques. Nous maintenons qu’une différence fondamentale demeure entre humains et animaux. Non pas une différence d’essence, mais une différence de fait. Les hommes peuvent agir sur l’organisation sociale, ils peuvent penser et porter une critique sur le monde, ils peuvent même la réaliser et transformer concrètement leur environnement. Les animaux en sont incapables. Nier cette différence fondamentale nous semble ridicule.

Caricaturer notre position et le réduire à une simple affirmation du type : « les animaux n’ont pas de potentiel révolutionnaire » est malhonnête.

L’élevage est au cœur des questionnements posés par l’envie de repenser notre rapport aux animaux dans une perspective anticapitaliste.
Unsplash/Ayibanoa Ibaba

L’émancipation des exploitées ne peut reposer que sur deux piliers : la bienveillance paternaliste des exploiteurs ; ou l’émergence d’un sujet politique collectif des exploitées qui viendra se jeter dans une lutte à mort contre le sujet politique collectif des exploiteurs. Il s’agit là de l’émergence de ce que nous appelons une classe et le rapport dialectique dans laquelle elle s’engage, c’est ce que nous appelons la lutte des classes. Et le seul moyen de dépasser ce rapport, c’est de mener la lutte jusqu’à la victoire du sujet le plus exploité, dont le seul intérêt est l’extinction de toutes les classes. À la lumière de cette clarification, nous comprenons aussitôt que les terme de « classe humaine » et de « classe animale » n’ont aucun sens. Les animaux ne peuvent se constituer en sujet politique ; et l’extinction de ces catégories serait ubuesque.

De là, il ne demeure qu’un seul chemin : le paternalisme bienveillant. Il ne peut y avoir d’émancipation animale, la seule possibilité est la prise en compte par l’être humain de ses devoirs vis-à-vis du reste du vivant. Il s’agit alors d’une voie politique, d’un combat à mener qui englobe l’entièreté du vivant, végétaux compris. Nous pensons que poser l’analyse politique dans ces termes est plus fécond, notamment sur des questions qui pourraient être épineuses telles que « pourrons-nous nous passer de l’élevage dans un mode de production agricole largement désindustrialisé ? » ou « l’élevage est-il nécessaire au maintient de certains écosystèmes ? »

Penser la condition animale à l’échelle de notre classe

Nous pensons aussi, que posée avec ces mots, cette lutte serait propre à unir notre classe. En effet, le « spécisme » tel qu’on nous le décrit a-t-il seulement une réalité individuelle ? Ce qui est vrai pour l’organisation sociale ne nous semble pas l’être pour tout un chacun. Même si l’empathie animale diffère beaucoup d’un individu à l’autre, nous pensons tout de même que peu de personnes seraient prêtes à dire que la vie d’un animal est de même nature que celle d’une chaise. À moins qu’elle n’ait un intérêt concret, matériel, économique, à dire autrement.

Thomas Wendelin (UCL Alsace)

[1Science des comportements des espèces animales dans leur milieu naturel.

 
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