Débats : Vivre sa vie, choisir sa mort

Alors que le projet de loi relatif à l’euthanasie et au suicide assisté continue son parcours parlementaire, des camarades reviennent sur le débat sur ce texte qui agite les discussions libertaires, entre revendications d’une liberté individuelle et critiques antivalidistes.
Il est probable que le parcours législatif tortueux du projet de loi sur l’aide à mourir aboutisse à une adoption définitive cette année. Dans ce contexte, il nous semblait nécessaire de revenir sur un débat déjà discuté plusieurs fois au sein d’Alternative libertaire [1], en apportant un point de vue contrasté par rapport à ceux qui ont déjà pu être exprimés dans ces pages.
Nous sommes lucides sur le contexte politique dans lequel est proposée cette loi, dont l’effet d’annonce par un président en fin de parcours ne dissimule pas le travail de casse des services publics de la santé entériné par le projet de loi de finance de la Sécurité sociale pour 2026 [2].
L’état de l’hôpital public menace les conditions d’accueil des personnes devant bénéficier de soins. La possibilité d’accéder à des soins palliatifs est très inégalement répartie sur le territoire et les structures spécialisées font défaut [3]. Voici quelques constats objectifs repris par les pourfendeurs et pourfendeuses de la loi sur le suicide assisté. Nous les partageons.
Une rhétorique différente s’ajoute à ces constats ; notre société capitaliste dissimulerait sous cette loi une volonté de pousser au suicide les personnes porteuses de handicap, les personnes âgées... Nous nous inscrivons en faux contre cette dystopie ; la négligence structurelle liée au manque de moyens du système de santé est à dissocier d’une malveillance déterminée par un objectif eugéniste. L’accès au suicide assisté nous semble au contraire un vecteur d’émancipation et d’autonomie.
Déconstruire les mythes autour du projet de loi sur l’aide à mourir
Rappelons en premier lieu que ce projet de loi concerne la société dans son ensemble : nous tous et toutes, vivantes, mourrons. Cette loi étant dans son état actuel strictement destinée à des personnes souffrant de maladies incurables qui ne veulent pas d’une fin de vie laborieuse, elle ne concerne pas seulement les personnes actuellement porteuses d’un handicap visible ou invisible, physique ou psychique : tout le monde est ou sera malade, tout le monde sera confronté à des choix face à sa propre finitude. Bien que nous prenons acte des motifs des craintes témoignées par une partie des collectifs antivalidistes, une lecture sous ce seul prisme serait restrictive.
La loi Clayes-Leonetti du 2 février 2016, actuellement seul texte de référence pour l’encadrement de la fin de vie, propose trois façons d’accompagner le patient dans la mort, sous réserve qu’il souffre de façon insupportable et que son décès soit reconnu comme inévitable et imminent : l’abstention (ne pas réanimer, ne pas hydrater, ne pas alimenter), l’analgésie (sédation profonde) et la limitation ou l’arrêt du traitement « lorsqu’il apparaît inutile, disproportionné ou n’ayant d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie ». Hormis la sédation, visant à soulager les douleurs physiques, le cadre légal actuel n’intervient donc qu’en encadrant l’abstention.
Le projet de loi sur l’aide à mourir propose l’ajout de deux possibilités à ce panel : le suicide assisté (le patient s’auto-administre le produit létal), destiné à recouvrir la majorité des cas, et l’euthanasie (une personne habilitée administre le produit létal) figure d’exception quand le patient serait en incapacité physique de réaliser cet acte. Rappelons que ces deux scénarios font déjà partie de la réalité du paysage médical français : il est ici question de garantir un accès égalitaire au suicide assisté, et de sortir de l’illégalité les patients et patientes, les familles et les médecins qui décident d’y avoir recours dans le secret et la confiance de leurs relations mutuelles.
Chaque année, des citoyens et citoyennes françaises passent les frontières pour en bénéficier dans les pays limitrophes : plus d’une centaine en Belgique pour l’année 2023, au moins 600 personnes en Suisse entre 1998 et 2024 [4]. La connaissance de ce dispositif, l’investissement financier, les capacités logistiques requises, la nécessité de bénéficier d’un entourage soutenant pour organiser ce projet sont des conditions injustes et discriminantes : il nous semble souhaitable que l’ensemble de la population potentiellement désireuse de recourir au suicide assisté puisse y avoir accès et qu’elle soit prise en charge par le système public de santé [5].
Les chiffres disponibles dans les pays où cette pratique est légale nous permettent de constater que seules quelques milliers de personnes y ont recours chaque année soit 3 à 5,8% des décès annuels [6]. Leur moyenne d’âge est supérieure à 70 ans, les demandes font suite dans leur majorité à des cancers incurables et des situations de maladies neurodégénératives graves et récalcitrantes. La légalisation du suicide assisté ne s’accompagne pas d’un pic d’application mais répond à une demande sociétale concernant une minorité d’individus.
Une position communiste libertaire sur la mort
Nous approuvons la loi sur la fin de vie et notre pensée va plus loin. Dans la conception communiste libertaire, il n’y a ni loi sacrée ni loi morale universelle dont la portée transcenderait les époques et les cultures.
Reconnaissons-nous que notre vie, et son pendant notre mort, nous appartiennent ? Reconnaissons-nous la liberté individuelle de déterminer le moment et les conditions de notre mort ? Cela dépasse la question de la qualité de prise en charge ; la perte d’autonomie est une notion subjective et évolutive, on peut ne pas avoir envie d’être pris en charge tout court. Les questions de la souffrance physique, de la liberté individuelle, au-delà du système de santé et de l’entourage sont éminemment intimes.
Soutenir ce projet de loi nous engage dans le même mouvement à promouvoir le maintien et l’amélioration des services publics de la santé, et plus largement la gestion publique et commune des besoins premiers (santé, logement, éducation, vieillesse...). Donner accès à la mort ne soustrait rien aux vivants, donner à chacun et chacune les possibilités de choisir les conditions de sa mort n’implique pas de renoncer à prendre soin de la vie.
Le mouvement libertaire a et doit garder une place à part dans le débat sur cette question ; nous ne pouvons oublier l’ADN de notre mouvement à savoir choisir le libre-arbitre face aux déterminismes, qu’ils soient religieux, idéologiques ou étatiques. Nous n’attendrons pas le cadre hypothétique d’une société idéale pour faire nos propres choix ; le projet révolutionnaire, vision sur le temps long, ne doit pas nous empêcher d’investir un objectif atteignable à court terme ; donner à chacun le choix de sa fin de vie.
Léda, Léa, Michael et Santo (UCL Montreuil)





