Médias

Dossier CPE : L’affaire Cyril Ferez et la fabrique de l’information

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« The first casualty when war comes is truth » Quand vient la guerre, la première victime est la vérité ») : les guerres du XXe siècle ont permis de vérifier cent fois la validité de la fameuse phrase prononcée en 1917 par le sénateur américain Hiram Johnson. Le traitement de l’affaire Cyril Ferez par les autorités policières françaises montre combien cette affirmation s’applique aussi en temps de crise sociale.

La catastrophe de Tchernobyl, l’intervention au Koweït puis en Irak ont illustré naguère la capacité des pouvoirs à manipuler l’opinion en temps de crise. À une tout autre échelle, l’affaire Cyril Ferez vient de nous en administrer un exemple de plus.

Première curiosité : bien que les faits remontent au samedi 18 mars, au moment de la dispersion de la manifestation place de la Nation à Paris, ce n’est que le mardi matin que le grand public apprend qu’un militant de SUD-PTT est dans un coma profond. Seconde curiosité : l’attitude de l’AFP, qui a reçu, le lundi à 20 h 13, un communiqué de SUD-PTT contenant des témoignages accablants pour les forces de l’« ordre ». Il lui faudra 18 heures pour le rendre public. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) s’interroge sur les causes du retard, mais exonère la rédaction en chef de l’AFP pour avoir « joué son rôle », tout en notant que « d’autres commentaires tombaient pendant ce temps, y compris des versions [...] policières ». Et, en effet, le vide médiatique soigneusement ménagé par l’AFP permet aux services de police de donner, les premiers, une version de l’événement susceptible de prévenir une seconde affaire Malik Oussékine [1], laquelle pourrait faire le plus grand mal au pouvoir, et, en particulier, au ministricule de l’Intérieur.

Curieusement, alors même que les accusations contre la police n’ont pu encore se faire jour, c’est l’Inspection générale des services (IGS), la police des polices, qui est chargée de la première enquête. Et, très significativement, celle-ci s’oriente non vers les auteurs présumés des violences dont Cyril Ferez a été l’objet, mais vers la victime même : au prix d’une violation du secret médical, l’IGS soutire à l’Assistance publique une information sur le taux d’alcoolémie du militant de SUD-PTT.

Reprise aussitôt par tous les médias, elle est mise à profit par des proches du gouvernement qui affirment que le manifestant s’est « frappé tout seul ».

Vérité officielle

Mais on ne s’arrête pas en si bon chemin : l’IGS rapporte aussi le « refus » opposé, « de façon agressive », par la victime aux secours qui lui auraient été proposés par les pompiers. Et, comme l’idée que Cyril Ferez aurait pu se frapper tout seul paraît sans doute un peu légère, on y ajoute le « témoignage » providentiel d’un CRS qui a pu parler avec le syndicaliste : celui-ci, « parfaitement conscient », lui a désigné « d’autres manifestants » comme responsables de l’agression. Un syndicaliste policier, Joaquin Masanet - porte-parole, qui plus est, de l’une des confédérations syndicales (l’UNSA) anti-CPE -, se charge d’aller colporter l’« information » sur les chaînes de radio et de télé.

À en juger par l’attitude de certains « grands » médias, il semble que la campagne ait porté ses fruits. L’Express publie, le 23 mars, une page sur le « drame de la Nation » qui reprend massivement toutes les « informations » policières puis cesse de s’y intéresser dès la semaine suivante. Quant au Monde, il consacre une demi-page à l’événement dans son numéro du 22 mars, où il s’efforce de tenir la balance égale entre les deux versions des faits. Le 23, en revanche, il ne fait état que du seul point de vue de l’IGS. Les 24 et 25 mars, alors que les nouvelles sur l’état de Cyril Ferez sont toujours aussi alarmantes, il « oublie » l’affaire puis se contente, le lendemain, d’informer de la plainte portée par la famille. Ensuite, l’affaire est évacuée et les lecteurs et lectrices du Monde ne sauront rien des témoignages qui réduisent en poussière les allégations policières. La rubrique « Blogs et réactions » (2 et 3 avril), où l’affaire Ferez brille par son absence, permet de mesurer les effets de ce choix sur son lectorat.

Il y a des chances pour que la vérité finisse par voir le jour, et que nous puissions prendre la mesure du mensonge d’État autour de cette affaire. Il se peut que l’AFP fasse son mea culpa ou que Le Monde tente de se refaire une virginité en consacrant, dans X semaines ou X mois, une étude qui jettera un peu de lumière sur une affaire sciemment obscurcie - avec sa collaboration - par le pouvoir d’État. Mais nous savons que rien de cela n’aura d’importance, puisque l’essentiel, pour celui-ci, est d’établir cette « vérité » dont il a besoin pendant le laps de temps, très court, où le contrôle de l’opinion est inséparable du contrôle de l’information.

Miguel Ángel Parra

[1En 1986, lors d’une manifestation contre le projet de réforme universitaire Devaquet, l’étudiant Malik Oussekine (22 ans) était battu à mort par la police, provoquant une vive indignation dans tout le pays. Deux jours plus tard, le projet Devaquet était retiré par le Premier ministre, Jacques Chirac.

 
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