Pratiques

Dossier CPE : Violence légale et action légitime

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Ces douze semaines de lutte ont été marquées par une banalisation de la violence politique. Forces de police, services d’ordre, émeutières et émeutiers, casseurs et casseuses, autant d’acteurs et d’actrices devenus familier(e)s pour toute une génération. Quelques réflexions sur la légitimité de la désobéissance active, de la confrontation physique, et des pièges à éviter pour ne pas qu’elle se retourne contre le mouvement social.

Un des aspects importants de ce mouvement est la résistance active, offensive et massive, dans les actions et les manifestations étudiantes et lycéennes face aux forces de “ l’ordre ”. Ce phénomène était déjà observable, à une échelle plus réduite, dans les contre-sommets internationaux entre 1999 à 2003. À Seattle, à Prague, à Göteborg, Montréal, Nice ou Gênes, le niveau de violence dans la confrontation avait grimpé de quelques degrés comparativement à la (relativement) sage contestation des années précédentes.

Cette omniprésence de la violence et du fait qu’il faille protéger la jeunesse d’elle-même - et d’éventuelles bavures policières - a été le suprême argument utilisé par le pouvoir pour justifier sa reculade sur le CPE.

Beaucoup de bruit pour rien

Oui, la société est violente, oui nous avons mené des actions qualifiées de violentes. Mais n’est-ce pas plutôt parce qu’on a voulu nous faire croire depuis toujours que tout pouvait se régler par des négociations, alors que tout ne se joue qu’au rapport de force ? N’est-ce pas parce qu’on a voulu créer le mythe d’une société « sécurisée » où la violence serait l’apanage des pauvres et de certain(e)s étranger(e)s, alors que c’est le capitalisme qui génère une violence sourde et massive ? Qui s’en étonnera ? Quand on envoie les flics contre un mouvement de masse, il peut y avoir des chocs voir des affrontements. Pendant le mouvement étudiant de 2003 et le mouvement lycéen de 2005, les flics ont agi plus violemment que les années précédentes, ce qui a radicalisé la contestation. Passée la première panique due aux tirs de grenades lacrymogènes, les gens s’habituent. À la Sorbonne, une partie des étudiant(e)s qui dans un premier temps scandaient « pas de violence », se sont retrouvés le plus naturellement du monde à balancer des pavetons sur les robocops deux jours plus tard. Et disons-le clairement : c’est un progrès !

Arnaque, frime et flics

Faisons cependant attention à éviter quelques pièges. La stigmatisation globale des « casseuses » et « casseurs » masque une réalité hétéroclite. Ceux et celles qui viennent attaquer et dépouiller des manifestant(e)s [1], quelques centaines, font le jeu objectif du pouvoir contre le mouvement social. Phénomène principalement francilien, il ne doit pas être nié, car il a des répercussions, notamment sur le moral des manifestant(e)s qui veulent bien s’affronter à la police, mais qui sont un peu écœuré-e-s d’avoir à le faire contre des bandes de gamins encapuchonnés.

Le développement des services d’ordre (SO) en est l’une des conséquences. La façon de le penser, de le composer, son action, sont hautement politiques et doivent procéder d’un débat collectif. Le SO ne doit pas être une milice viriliste ou un outil de ségrégation. On a malheureusement vu des SO empêcher des manifestant(e)s d’entrer dans des cortèges, au faciès : casquette, capuche et couleur non souhaitée !! De cela, on n’en veut pas !! Le SO est avant tout un outil qui doit permettre de protéger les manifestant(e)s.

Enfin, ce qui a fait la force d’actions radicales c’est leur légitimité, qui découle de la décision collective. Tenir ou occuper massivement un endroit lorsqu’on l’a décidé, c’est important. Improviser un simulacre d’occupation à trente radicaux sans objectif particulier, c’est dérisoire. L’enjeu fondamental c’est l’articulation entre violence et politique, du sens donné à une expression violente de la contestation. Contrairement au discours médiatique tendant à opposer manifestant(e)s « légalistes » et casseurs « extérieurs au mouvement », la lutte a montré qu’il n’y a pas de séparation abstraite entre d’une part une expression politique bienséante et enfermée dans le cadre admis, et d’autre part une violence qui serait sous-politique, sans conscience et vécue comme un simple défouloir.

Maintenir l’articulation radicalité/mouvement de masse

Il s’agit de mettre en débat en AG la stratégie de désobéissance active, dans le sens d’une contestation à la fois massive et radicale. C’est ce qui a fait la différence entre des mouvements structurés comme à Rennes ou Aix-Marseille, et la Région parisienne où une grande partie des affrontements qui ont eu lieu n’étaient ni décidés collectivement, ni structurés. Du coup, difficile d’y trouver sa place et surtout d’y gagner quoi que ce soit. Lorsque la violence n’a pas d’objectif précis, le risque n’est pas loin que l’affrontement devienne un simple « spectacle » rituel. N’oublions pas que dans l’échelle de la violence, l’État à toujours les moyens de la surenchère. Il ne serait pas perdant face à une « militarisation » de la contestation, qui est toujours synonyme de spécialisation d’une minorité volontariste, au détriment de l’action de masse. Pour finir, n’oublions pas que toutes les actions doivent permettre à chacun(e) de s’y intégrer, et qu’on a tou(te)s des approches différentes du rapport de force physique : pas de honte à ne pas monter en première ligne ou d’avoir peur de se faire taper dessus. C’est en politisant, en décidant collectivement et en se donnant les moyens d’intégrer tous le monde, que nos actions ne sont violentes que pour le pouvoir. Et sont légitimes !!

« Coriolan (Rennes), Michel-le (Paris), Valentin (Aix) »

[1Y compris, de façon assez cocasse, certain(e)s « autonomes » qui auparavant refusaient de distinguer la violence politique de la simple dépouille.

 
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