Dossier Mexique : Décembre 1910 : Une prise d’armes au cri de « Tierra y Libertad »

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La Révolution mexicaine commença comme une insurrection civique contre la dictature. Les insurgés « magonistes », déjà éprouvés par deux tentatives de soulèvement, entreprirent de la transformer en une révolution sociale. Pourquoi échouèrent-ils ? Quelle était leur stratégie ? Quelles furent leurs erreurs ?

Après la prise de Tijuana.
Les Fuerzas Insurgentes sont contraintes, faute de finances et d’équipement, de rester l’arme au pied, pendant que les forces fédérales préparent la contre-offensive.

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En ce mois de décembre 1910, les petites révoltes qui depuis un mois secouent le Mexique sont en train de se convertir en révolution. Le vieux général Porfirio Díaz, au pouvoir depuis trente-quatre ans, a été réélu président de la république en juin pour la 7e fois. La fois de trop. L’opposition démocrate, lassée du trucage des urnes, a appelé à prendre les armes et a été entendue. Dans tout le pays, des groupes armés ont surgi, menés soit par des dissidents de longue date, soit par des chefs locaux sans appartenance politique comme Pascual Orozco, Pancho Villa ou Emiliano Zapata.

Mais la révolution sera-t-elle uniquement politique, ou également économique et sociale ? De ce point de vue, deux tendances sont au coude à coude au sein de l’opposition. À droite, il y a le Parti antiréélectionniste de Francisco Madero, un grand bourgeois moderniste qui réclame simplement le départ de Díaz et la démocratisation du pays. À gauche, il y a le Parti libéral mexicain (PLM), dirigé par Ricardo Flores Magón, qui appelle lui à l’expropriation des capitalistes, à la socialisation des terres et des moyens de production.

Des anarchistes à la tête du Parti libéral

Le Parti libéral mexicain est alors le plus vieux pôle d’opposition à Díaz. Jesús et Ricardo Flores Magon ont fondé le périodique d’opposition Regeneración en août 1900. Dans son sillage ont surgi de nombreux cercles républicains, libres-penseurs et anticléricaux. Six mois plus tard, ils s’agrégeaient pour former le Parti libéral mexicain, sur un programme essentiellement de défense des libertés civiques. Grâce à ses dons d’orateur et à la qualité de sa plume, Ricardo Flores Magón en est devenu l’un des leaders.

Sous son influence, une partie du mouvement a durci ses positions, prenant une coloration sociale, défendant en particulier les petits paysans et les communautés indigènes spoliées. La répression n’a pas tardé, les peines de prison non plus et, dès la fin de 1903, Flores Magón et ses camarades ont pris la route de l’exil, tout en maintenant le contact avec les sections du PLM sur le territoire mexicain.

Au centre, Ricardo Flores Magón.
Alberto Beltrán, Persécution du Parti libéral par le régime de Diaz  ». Extrait de l’album collectif 450 años de lucha. Homenaje al pueblo mexicano, Mexico, 1960.

Aux États-Unis, ils ont poursuivi l’édition de Regeneración et ont découvert un mouvement ouvrier cosmopolite, riche en idées avancées. Ricardo Flores Magón a rencontré l’anarchiste Emma Goldman et s’est lié d’amitié avec Florencio Bazora, un Espagnol proche de Malatesta. Des liens ont également été noués avec les syndicalistes révolutionnaires des Industrial Workers of the World (IWW) ainsi qu’avec le Parti socialiste américain.

À leur contact, la junta (comité directeur) du PLM en exil s’est radicalisée, basculant dans le socialisme révolutionnaire. Regeneración, introduit clandestinement au Mexique, a rencontré un écho croissant parmi la population laborieuse. Avec l’adhésion de groupes ouvriers de plus en plus nombreux, la composition sociologique du PLM s’est modifiée. Le 1er juillet 1906, la junta en exil a publié son programme politique : réforme agraire, journée de huit heures, salaire minimum, instruction obligatoire…

Disposant désormais d’une bonne implantation et s’appuyant sur des groupes prêts à prendre les armes, le PLM a fomenté deux tentatives d’insurrection, en octobre 1906 puis en juin 1908. Deux échecs, faute d’argent et d’équipement, mais aussi en raison de la répression. Les autorités états-uniennes, mécontentes de ces hôtes turbulents, ont incarcéré dès 1907 une partie de la junta du PLM pour conspiration et violation des lois sur la neutralité des États-Unis vis-à-vis du Mexique.

Enrique Flores Magón (1877-1954)
Fidèle second de son frère, il fut une des chevilles ouvrières de Regeneración. Après un conflit avec Ricardo, il se sépara du PLM en 1917 et rentra au Mexique en 1923.

Quand la junta, désormais en partie convertie à l’anarchisme, a été libérée en août 1910, la situation politique avait évolué. Il y avait désormais un deuxième pôle d’opposition, incarné par Madero, célèbre pour avoir osé se porter candidat à l’élection présidentielle face à Díaz. Ancien élève de HEC Paris et de l’université de Berkeley, en Californie, Madero n’a rien d’un « fils du peuple » mais il s’est rendu populaire en promettant une réforme agraire. Et il a un atout maître : l’argent. En plus de sa fortune personnelle, certains capitalistes états-uniens et mexicains misent sur lui.

En octobre, le PLM préparait une troisième tentative insurrectionnelle quand un événement inattendu a bouleversé ses plans : Madero a appelé à l’insurrection pour le 20 novembre.

Afin de ne pas laisser les madéristes seuls dans la course, la junta recommande aux groupes du PLM déjà prêts d’en profiter pour prendre les armes. Regeneración publie des « Instructions générales aux révolutionnaires », véritable vade mecum insurrectionnel fondé sur les expériences de 1906 et 1908, qui annonce aussi la ligne politique à suivre : d’accord pour une alliance tactique, sur le terrain, avec les madéristes, mais en aucun cas il n’y a d’alliance politique entre le PLM et le Parti antiréélectionniste. Au contraire, les partisans libéraux devront tout mettre en œuvre pour attirer les révoltés madéristes à leur cause, celle de la révolution sociale [1]. Une fois que le soulèvement aura pris de l’ampleur, ils devront sans délai répartir les terres entre les paysans pauvres.

Comme pour les insurrections de 1906 et de 1908, la junta de Los Angeles se chargera de la coordination, centralisera les fonds collectés et les redistribuera, achètera armes et munitions et les fera convoyer aux Fuerzas Insurgentes (Forces insurgées) sur le terrain. Des délégués seront envoyés dans tout le pays afin de transmettre les informations. Chaque unité élira ses propres chefs.

La junta s’occupera également de la propagande, en particulier au moyen de Regeneración. Ce journal, composé de 3 pages en espagnol, et d’une 4e en anglais – il disposera même d’une édition en italien entre juillet et octobre 1911 – et dont le tirage dépasse alors les 20.000 exemplaires, sera un outil indispensable pour faire connaître le PLM et lui assurer un soutien international.

Ricardo Flores Magón (1874-1922)
Pionnier de l’opposition à la dictature et introducteur de l’anarchisme au Mexique, il mourut – sans doute assassiné – dans une geôle états-unienne.

Cependant, le soulèvement général prévu par Madero piétine. Il faut attendre la seconde moitié de décembre pour que la révolution prenne de la vigueur. Quant à la campagne orchestrée par la junta du PLM, elle ne commence véritablement que le 19 décembre. Dirigés par Práxedis Guerrero, une vingtaine de partisans franchissent la frontière près de Ciudad Juárez. Ils s’emparent de trains, de villages et, en l’espace d’une semaine, agrègent des centaines de volontaires. La troupe se divise alors en plusieurs colonnes qui se répandent dans le Chihuahua.

Au mois de janvier 1911, la révolte s’étend encore. Selon Regeneración, des guérillas libérales sont en activité dans les États de Sonora, Chihuahua, Coahuila, Tlaxcala, Veracruz, Oaxaca, Morelos et Durango. Dans le Veracruz et le Tabasco, les colonnes libérales agissent de concert avec les troupes antiréélectionnistes. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, une nouvelle colonne libérale débute ses opérations près de Ciudad Juárez, en combinaison avec un groupe madériste. Le 22, les troupes coalisées des antiréélectionnistes et des libéraux défont les troupes fédérales à Galeana.

Tentative de base rouge en Basse-Californie

Le 29 janvier, une vingtaine de militants libéraux conduits par José María Leyva et Simon Berthold s’emparent de Mexicali, en Basse-Californie. Cette victoire, alors l’une des plus importantes remportées sur la dictature porfiriste, ébranle le régime. Mexicali n’est qu’un bourg de quelques centaines d’âmes, mais elle se situe au cœur d’une région économique-clé : la Mexicali Valley, une région agricole en plein développement où plusieurs magnats états-uniens possèdent des terres et des entreprises. Son contrôle peut également avoir des conséquences sur l’Imperial Valley, qui en est la continuation en territoire états-unien, et dont les ressources dépendent des travaux d’irrigation réalisés dans la partie mexicaine. La prise de Mexicali entraîne donc une large couverture médiatique des deux côtés de la frontière.

Pour la junta, ce succès constitue un premier pas vers deux objectifs stratégiques. Dans un premier temps, il met potentiellement la région à la merci du PLM. L’idée n’est pas d’y exproprier les magnats états-uniens – pas encore –, mais de les obliger à « acheter » leur tranquillité et obtenir ainsi de l’argent – ce nerf de la guerre qui a fait cruellement défaut lors des précédentes insurrections.

Dans un second temps, le PLM vise la conquête de toute la péninsule. Elle pourrait ainsi servir de base pour répandre la révolution et soutenir les unités libérales des autres régions. La junta viendrait s’y installer pour diriger les opérations.

Ralliés
Deux déserteurs de l’US Army ayant rejoint les insurgés magonistes.

Dans cette première phase du conflit, le souffle révolutionnaire est, pour beaucoup, entretenu par les victoires des colonnes du PLM, menées par des vétérans des soulèvements précédents. Les groupes proprement madéristes remportent, eux, peu de succès. Dans le Chihuahua, principal foyer d’insurrection, seules les troupes de Pascual Orozco égalent les victoires du PLM. L’envoyé du New York Herald écrit alors que dans cet État, « parmi les révolutionnaires, la moitié est favorable à Flores Magón ».

Aux États-Unis, le PLM reçoit le soutien des organisations ouvrières, socialistes, syndicalistes ou anarchistes. Des personnalités comme l’écrivain Jack London prennent position en sa faveur [2]. L’information commence à circuler de par le monde. Les magonistes ont, pendant ce court laps de temps, le vent en poupe, alors que les madéristes sont à la peine. La situation va bientôt changer.

Madero reprend la main

Le 15 février, Madero se replace au centre du jeu : il traverse la frontière et parvient sans encombre jusqu’au village de Guadalupe, grâce à une escouade du PLM que Prisciliano Silva a envoyé à son secours.

Práxedis Guerrero (1882-1910)
Opposant réfugié aux Etat-Unis, il édita le journal Alba Roja, puis intégra la junta du PLM en exil en 1908. Il fut tué le 30 décembre 1910 la tête d’une unité libérale.

Or, dès le lendemain, après s’être assuré du ralliement d’un autre commandant du PLM, Francisco Madero déclare prendre le commandement de toutes les forces révolutionnaires du pays, et fait arrêter Silva qui refuse de le reconnaître comme « président provisoire du Mexique ». Il fait désarmer et arrêter les libéraux récalcitrants. Le PLM accuse le coup. Le 25 février, Regeneración titre à la une : « Francisco I. Madero est un traître à la cause de la liberté ».

La situation révèle surtout qu’il y a un vrai décalage entre la junta en exil à Los Angeles – clairement anarchiste – et ses groupes armés au Mexique. Sur le terrain en effet, la situation est parfois floue : les groupes armés antiporfiristes sont solidaires, d’anciens libéraux soutiennent à présent Madero et des soldats madéristes fraternisent avec les insurgés magonistes. De plus, plusieurs guérillas qui ont spontanément surgi dans le pays sont encore indépendantes. Certaines sont dirigées par d’anciens du PLM qui ont perdu le contact avec la junta ou ne l’ont pas suivie dans son évolution politique.

Le PLM divisé et calomnié

Dans la lutte pour l’hégémonie, tous les moyens sont bons. Outre l’arrestation de Silva, Madero fait dénoncer des militants magonistes aux autorités états-uniennes, mais aussi mexicaines. Profitant des difficultés de communication entre la junta et ses partisans en territoire mexicain, des agents madéristes multiplient les rumeurs d’alliance entre les deux mouvements. Dans le Veracruz, un manifeste circule affirmant que les deux partis sont unis et que Flores Magón a accepté la vice-présidence, au côté de Madero. De nombreux membres ou sympathisants du PLM se laissent ainsi berner. Dans le Veracruz et le Tabasco, plusieurs groupes basculent ainsi du côté madériste.

Désormais les ponts sont coupés entre Madero et le PLM. La junta fait circuler de nouvelles instructions stipulant qu’en aucun cas les forces des deux camps ne doivent s’unir. Néanmoins, sur le terrain, de nombreuses unités l’ignorent.

Il faut dire que les positions de la junta entraînent des dissensions au sein du PLM, entre l’aile radicale, anarchiste, et l’aile plus modérée. Certains accusent la junta, par son intransigeance, d’affaiblir l’unité de la lutte antiporfiriste. D’autres lui reprochent des revendications trop extrémistes. Antonio I. Villarreal, figure historique du PLM, s’en sépare à son tour et rejoint Madero. Cette rupture annonce le départ de l’aile réformiste du parti et une hémorragie des effectifs. Quelques semaines plus tard, des ex-libéraux, parmi lesquels Villarreal, publient un manifeste dénonçant la « politique absurde et antirévolutionnaire » de la junta. Selon eux, l’instauration d’un régime démocratique permettra, ultérieurement, des conquêtes sociales. Le PLM, en revanche, s’en tient au principe qu’il « vaut mieux faire en une révolution ce que l’on devrait faire en deux » [3] : la révolution sociale est indissociable de la révolution politique [4].

Librado Rivera (1864-1932)
Enseignant, anarchiste, il fut un des piliers de la junta du PLM. Emprisonné de 1918 à 1923 aux Etats-Unis, il fut ensuite extradé au Mexique où il rejoignit le groupe anarchiste Los Hermanos Rojos.

Trois mois après le début de l’insurrection, la situation se complique pour le PLM. Le 6 mars, Washington déploie 20.000 soldats le long de la frontière pour empêcher le passage de combattants et la contrebande d’armes. Au Mexique, les libéraux progressent dans plusieurs États – Basse-Californie, Chihuahua, Sonora, Oaxaca, Veracruz, Zacatecas, Durango – mais ils ne peuvent empêcher la montée du mouvement madériste.

Un nouveau coup dur survient le 15 avril à Gúzman, dans le Chihuahua. Huit chefs libéraux qui, malgré les instructions de la junta, avaient poursuivi leur collaboration avec les madéristes sont arrêtés et 147 de leurs hommes désarmés. Sans avoir tiré un seul coup de feu, Madero vient de mettre en déroute une part importante des forces libérales.

Parallèlement, le PLM doit faire face aux calomnies. La presse états-unienne et mexicaine répandent les rumeurs les plus folles concernant l’expédition de Basse-Californie. D’un côté, on la présente comme une chevauchée de bandits qui menacent les investissements dans la région. De l’autre, on suppute qu’elle est instrumentalisée par des capitalistes yankees qui souhaitent l’annexion de la péninsule par les États-Unis. La rumeur est alimentée par les déclarations d’un businessman californien en mal de publicité, Dick Ferris, qui fait savoir dans la presse qu’il aurait de grands projets pour la Basse-Californie si elle prenait son indépendance, avant d’intégrer éventuellement les États-Unis. Pour une partie de la presse, le rapprochement est tentant, et elle ne va pas tarder à faire comme si Ferris et le PLM avaient partie liée, au grand dam de la junta. Au Mexique, cette rumeur va faire beaucoup de mal au Parti libéral. Cela fait en effet plusieurs décennies que l’Oncle Sam lorgne sur la Basse-Californie. La presse mexicaine va donc se déchaîner contre les magonistes au nom de la défense de l’intégrité nationale.

Enlisement en Basse-Californie

Il faut dire que, sur le terrain, l’aspect de l’armée libérale prête à confusion. Sa composition donne, malgré elle, l’apparence d’une invasion « flibustière », selon le terme employé par la presse mexicaine. En effet, même si elle compte des Mexicains, parmi lesquels des Indiens cucapá, kiliwa et paipai, les Fuerzas Insurgentes sont également composées de Gringos en nombre croissant. Parmi eux, des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires des IWW, des socialistes, mais aussi des « soldats de fortune » en quête d’une cause à rallier. Or, la cohabitation s’avère délicate. Les Yankees acceptent mal l’autorité de leurs supérieurs mexicains. Début mars, après une violente dispute, la junta consent à la création d’une Secunda División de las Fuerzas Insurgentes, la « division étrangère », composée dans sa quasi-totalité de volontaires étrangers, et qui, bien qu’indépendante, reste théoriquement soumise à la première division.

Soldats des Fuerzas Insurgentes à Tijuana.
Exclusivement des Gringos. La disproportion entre volontaires états-uniens et combattants mexicains sera une des causes de l’échec.

Cette situation n’est pas sans conséquences. Les expropriations, parfois brutales, auxquelles se livrent les Fuerzas Insurgentes, justifiées par le PLM [5], sont vécues comme du racket. Difficile de recruter dans la population locale qui ne se reconnaît guère dans l’armée libérale et s’enfuit à son approche. Et difficile, par conséquent, d’y réduire l’importance des Gringos.

L’éloignement de la junta, le manque d’argent et d’équipement, le déséquilibre entre combattants mexicains et volontaires internationaux, l’instabilité du commandement mais aussi le manque de formation idéologique des cadres sur le terrain expliquent le caractère erratique de cette campagne qui se terminera par une cuisante défaite.

Continuer malgré tout ?

Alors que le PLM est distancé par les forces madéristes, et que la campagne s’enlise en Basse-Californie, pourtant seul État où il domine, un tournant dans le conflit va mettre les magonistes dos au mur. Le 10 mai, après une bataille de trois jours, les forces conjointes de Pascual Orozco, Francisco Villa et de quelques contingents libéraux s’emparent de Ciudad Juárez. Dès le 15, Porfirio Díaz consent un cessez-le-feu et, le 21 mai, il signe un traité de paix avec Madero. Il prévoie la démission du vieux général puis des élections démocratiques. Madero triomphe. Officiellement, la révolution est finie, tout le monde doit rendre les armes. Que va faire le PLM ?

De Los Angeles, Magón et ses camarades en sont convaincus : ce traité de paix révèle la peur aussi bien de Madero que de Díaz qu’un flot populaire devenu incontrôlable balaye le capitalisme. Et, de fait, dans tout le pays, des groupes d’ouvriers, de mineurs, de paysans et d’Indiens exproprient les haciendas, fusillent les autorités, libèrent les prisonniers, brûlent les archives publiques, judiciaires et les titres de propriété. Trois jours après la signature du traité de paix, Regeneración déclare donc que le PLM ne dépose pas les armes et continuera la lutte jusqu’à la victoire totale des revendications prolétariennes.

Mais cette position intransigeante de la junta de Los Angeles reflète-t-elle l’état d’esprit sur le terrain ? En fait, parmi les insurgés, l’heure est à la remise en question. Beaucoup considèrent que les objectifs affichés par le PLM sont hors d’atteinte, au moins dans l’immédiat. L’espoir naît qu’un nouveau régime, démocratique, permettra d’atteindre progressivement un état social plus juste. C’est la position qu’adopte le Parti socialiste américain qui retire son soutien au PLM et l’accorde désormais à Madero. À présent, seuls les anarchistes et quelques syndicats des IWW appuient les magonistes.

C’est dans ce climat d’incertitude que survient l’épisode pathétique de la « République indépendante de Basse-Californie ». Désorientée, la Secunda División laisse un de ses chefs proclamer l’indépendance de la péninsule, avec l’appui intéressé de l’affairiste Dick Ferris et l’objectif avoué d’une annexion par les Etats-Unis. Bien que la junta rétablisse l’ordre en moins de quarante-huit heures, le mal est fait. La presse mexicaine et états-unienne a fait ses gros titres sur l’affaire. À Mexico, le nouveau pouvoir accuse le PLM de trahison à la patrie et prépare la contre-attaque.

L’hallali

Le 6 juin, le gouvernement mexicain obtient l’autorisation de Washington de faire passer 1.500 soldats via le territoire des États-Unis pour reconquérir la Basse-Californie. Néanmoins, avant d’utiliser la force, il tente une ultime conciliation. Le 13 juin, une délégation composée d’ex-libéraux, dont Juan Sarabia et Jesús Flores Magón – l’aîné des trois frères –, propose aux militants de Los Angeles d’abandonner la lutte armée et d’entrer au gouvernement. Refus catégorique. Le lendemain, Enrique et Ricardo Flores Magón, Anselmo L. Figueroa et Librado Rivera sont arrêtés par les autorités états-uniennes, accusés de violation des lois de neutralité.

Les émissaires de Madero ont plus de chance à Mexicali. La délégation menée par un autre rallié de taille, José María Leyva, parvient à un accord le 18 juin. Les 150 insurgés déposent les armes et sont indemnisés.

Trois jours plus tard, à Tijuana, Leyva ne parvient pas en revanche à convaincre Jack Mosby et ses hommes. Ce sera donc l’affrontement. Le 22 juin, environ 600 soldats fédéraux attaquent la ville défendue par 230 volontaires. Les magonistes sont battus à plate couture. Les combattants en déroute repassent la frontière et se rendent aux autorités états-uniennes. Ils seront parqués quelques temps dans un camp avant d’être libérés – excepté plusieurs déserteurs de l’armée US qui seront condamnés.

C’était l’hallali. Dans le reste du pays, les unités libérales qui n’ont pas rendu les armes sont implacablement éliminées.

Envers et contre tout

Malgré les défaites du PLM sur le territoire mexicain, la junta de Los Angeles ne se décourage pas. Libéré sous caution le 23 juin, Ricardo Flores Magón repart à la charge. Le 23 septembre 1911, Regeneración publie un manifeste programmatique remplaçant celui de 1906, dans lequel la junta réaffirme les objectifs du PLM : lutte contre l’autorité, le clergé et le capital et instauration du communisme anarchiste, même si le terme n’est pas énoncé.

Le manifeste n’a cependant pas l’écho escompté, et la junta se voit de plus en plus isolée. À Mexico, ses anciens membres historiques, parmi lesquels Juan Sarabia, Antonio I. Villarreal et Jesus Flores Magón, constituent un « comité de réorganisation du PLM » fidèle à l’esprit modéré du programme de 1906. Il publie même, entre juin et décembre 1911, un nouveau Regeneración, qualifié par Ricardo Flores Magón de Degeneración. Enfin, en juin 1912, les membres de la junta passent en procès pour violation des lois de neutralité. Ils sont condamnés à vingt-trois mois de prison.

La paix conclue en mai 1911 ne durera finalement que quelques semaines. Madero ayant trahi ses promesses sociales, plusieurs guérillas – dont la plus connue est celle d’Emiliano Zapata – reprendront les armes au cri de « Tierra y Libertad ». Madero lui-même sera renversé et assassiné en février 1913, ouvrant une ère de forte instabilité gouvernementale marquée par une succession de coups d’États. Mais Magón avait vu juste. La question sociale, irréductiblement, reviendra sur le devant de la scène. Quand il sera libéré, en janvier 1914, il reprendra aussitôt la plume pour mener le combat.

Critiquant les régimes successifs, il dénoncera l’instrumentalisation des classes populaires par les différentes factions de la bourgeoisie en lutte. Francisco Villa sera ainsi qualifié de « chien de la bourgeoisie ». Seuls trouveront grâce à ses yeux les paysans zapatistes qui, bien que ne se revendiquant pas anarchistes, agissent comme tels en expropriant les grands propriétaires terriens.

Le PLM, lui, se désagrège peu à peu. Jusqu’en 1914, quelques groupes armés magonistes continuent la lutte au Mexique. Mais l’activité du parti est de plus en plus circonscrite au sud des États-Unis et à l’édition de Regeneración. Le 21 mars 1918, suite à la publication d’un manifeste appelant à la révolution mondiale, Ricardo Flores Magón et Librado Rivera seront arrêtés pour espionnage et sédition et condamnés respectivement à vingt et quinze ans de prison. Regeneración disparaîtra alors définitivement et, avec lui, le mouvement magoniste.

Les causes d’une défaite

Pourquoi cet échec du PLM ? Les raisons en sont multiples. La première réside dans le décalage croissant entre les positions politiques de la junta, clairement anarchistes et celles de ses groupes en territoire mexicain, plus modérées.

La tactique de la direction du PLM, de ne pas affirmer plus tôt ses convictions libertaires afin de rassembler largement contre Díaz, n’a fonctionné qu’à moitié. Si elle a permis à la contestation de se développer jusqu’à renverser la dictature, elle n’a pas ouvert la voie, comme le souhaitait Magón, à la révolution sociale. Confiant dans le « socialisme spontané » des masses, il espérait que la révolution se radicaliserait d’elle-même, une fois le peuple armé par les minorités agissantes.

Les magonistes ont donc favorisé l’organisation de mouvements insurrectionnels et donné la priorité au « militaire », au détriment de la formation politique de ses membres. Les conséquences ? D’une part, le manque d’unité idéologique du PLM a favorisé les nombreuses scissions et désertions [6]. De l’autre, l’empressement de la junta à déclencher des soulèvements dès 1906 puis 1908 lui a attiré les foudres des autorités états-uniennes. Quand débute la révolution, en 1910, de nombreux militants parmi les plus actifs sont morts ou en prison.

Avec l’affirmation progressive de son anarchisme, la junta du PLM s’est retrouvée dans une position d’avant-garde, et sa base s’est rétrécie, avec le temps, à la classe ouvrière « consciente », cosmopolite, du sud des États-Unis. Au Mexique, le mouvement ouvrier alors en formation était trop faible pour peser de manière décisive sur les événements. Les masses paysannes difficilement pénétrables par la propagande en raison des conditions d’exploitation – encadrement dans les haciendas, analphabétisme – ne pouvaient, quant à elles, être seules motrices d’une révolution libertaire.

Antonio I. Villarreal (1879-1944)
Enseignant, réfugié aux Etats-Unis, il fut l’un des fondateurs de la junta du PLM. Mais, jugeant son évolution trop radicale, il rejoignit Madero et mena ensuite une longue carrière consulaire et ministérielle.

Le PLM a donc difficilement recruté et n’a pu résoudre le problème de la surreprésentation, en particulier en Basse-Californie, des volontaires états-uniens. Dans ces conditions, la junta, absente du terrain car considérant comme primordiale l’édition de Regeneración à Los Angeles, n’a pu imposer une ligne politique claire, qui aurait pu prévenir le délitement de ses forces.

Ce manque de clarté a également entaché sa réputation. Le caractère anarchiste ou non du PLM a alimenté de nombreux débats et a freiné la solidarité internationale qui, malgré quelques velléités ici ou là, s’est révélée insuffisante. Les magonistes ne comptant que sur la solidarité des travailleurs, c’est-à-dire bien peu face aux millions de dollars dont disposait Madero, les ressources financières ont fait cruellement défaut. Les armes, réclamées à cor et à cri par les troupes, ne sont arrivées qu’au compte-gouttes, entravant leur progression et favorisant les désertions.

Au final, les magonistes ont échoué à donner à la révolution le cours qu’ils souhaitaient. Malgré tout leur apport aura été fondamental. Outre leur contribution à la chute de la dictature de Díaz, ils ont permis, en diffusant leurs idées égalitaires, la radicalisation des revendications populaires et influencé de nombreux secteurs en lutte, des paysans zapatistes aux ouvriers des villes qui ont formé les premiers syndicats sur une base révolutionnaire. Aux États-Unis, leur action est à l’origine des mouvements de lutte postérieurs des Chicanos. Enfin, aujourd’hui encore, à Mexico comme à Oaxaca, le magonisme et son imaginaire alimentent les luttes anti-autoritaires.

David Doillon, avec Guillaume Davranche

[1Regeneración, 7 janvier 1911.

[2Sa nouvelle Le Mexicain, publiée le 19 août 1911 dans The Saturday Evening Post, raconte l’histoire d’un jeune Mexicain qui participe à des combats de boxe pour financer le PLM.  À lire aux éditions Libertalia.

[3Regeneración, 28 janvier 1911.

[4Notons l’analogie avec les débats de la Révolution espagnole en 1936-1939. Alors que les anarchistes voulaient mener de front la guerre et la révolution, la faction stalino-bourgeoise voulait différer les réformes sociales au nom de la priorité à la guerre.

[5Dans ses « Instructions générales aux révolutionnaires », le PLM prévoyait l’expropriation des biens pour les besoins de la lutte, en échange de bons, théoriquement remboursables après la victoire.

[6Elles ne furent cependant pas propres au magonisme, la Révolution mexicaine et ses acteurs se caractérisant par un sens élevé de l’opportunisme politique.

 
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