Août 1791-juillet 1792

Dossier Révolution haïtienne : Le bris des chaînes, le feu à la plaine

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En août 1791, la colonie de Saint-Domingue – actuel Haïti –, poule aux œufs d’or du royaume de France, est balayée par l’insurrection des esclaves. L’ordre social et racial, qui ne tenait que par la terreur, s’effondre. Mais les chefs insurgés hésitent sur les suites  : s’installer dans le marronnage ? Négocier de meilleures conditions de travail  ? Une alternative va émerger  : l’abolition de l’esclavage ou «  liberté générale  ».

Leur sommeil fut-il, cette nuit-là, agité de lourds pressentiments ? C’est bien possible, tant les planteurs de Saint-Domingue, cernés par la masse des Africaines et Africains esclavisés  [1], étaient habitués à vivre la peur au ventre. Peur du poison, peur de la révolte, peur des marrons – ces groupes de fugitifs vivant cachés dans la montagne. Pour conjurer cette peur, tout défi d’un esclave à l’ordre établi était impitoyablement puni : fouet, torture, mutilations, mise à mort.

Dutty Boukman (vers 1767-1791)
Ce houngan (prêtre vaudou) sénégalais aurait animé la cérémonie de Bois-Caïman, avant d’être un chef très populaire de l’insurrection. Tué au bout de trois mois, sa tête fut exposée au Cap pour prouver qu’il n’était pas immortel.

Jadis, dans la province du Nord, qui concentrait la plus forte densité d’esclaves et devait être l’épicentre de toute révolte noire, un marron nommé Makandal avait voulu former une société secrète tentaculaire pour libérer Saint-Domingue en exterminant les Blancs par le poison. Makandal avait été capturé et brûlé vif en 1758, mais sa légende continuait, à la veille de la Révolution, à nourrir la paranoïa des colons et à fasciner les esclaves.

L’esprit de Makandal a donc sans doute plané sur la cérémonie secrète tenue, en cette nuit du 14 au 15 août 1791, au lieu dit Bois-Caïman, (Bwa Kayiman) aux confins de l’habitation Lenormand de Mézy. Les quelque 200 esclaves présents ne sont pas venus du voisinage pour une calenda, une de ces fêtes nocturnes pour oublier l’enfer quotidien. Cette fois, c’est d’une conspiration qu’il s’agit, à l’instigation d’un prêtre vaudou, Dutty Boukman. On trouve là plusieurs cochers et contremaîtres (des «  commandeurs  ») qui, du fait de leurs compétences – monter à cheval, conduire un attelage, soigner, parler le français, voire le lire – ont pu circuler entre les domaines, nouer des liens et échanger des informations sur l’ébullition qui agite la société des maîtres.

Lors de la cérémonie vaudou de Bois-Caïman, 200 Africaines et Africains esclavisés fomentent la révolte.
Tableau d’André Normil (1990).

Effectivement, depuis bientôt deux ans, la ségrégation raciale domingoise est déstabilisée par les échos de la révolution en France. Il y a certes une querelle entre Blancs  : autonomistes inspirés par l’indépendance américaine contre loyalistes attachés à la métropole. Mais, bien plus important, il y a la fronde de la bourgeoisie mulâtre, qui réclame l’égalité civique avec la bourgeoisie blanche. Certains Mulâtres ont même pris les armes fin octobre 1790 et ont été exécutés. Une seconde rébellion mulâtre a éclaté en juillet 1791, bien plus sérieuse, emmenée par des chefs compétents comme André Rigaud, ancien combattant volontaire dans la guerre d’indépendance américaine, et qui deviendra une figure majeure de la Révolution haïtienne.

Pour s’affronter, Blancs et Mulâtres ont armé « leurs nègres ». Grosse erreur. Parmi ces derniers, l’idée a vite éclos d’en tirer profit. Une rumeur, en particulier, électrise le premier semestre 1791 : à Paris, le bon roi Louis XVI aurait accordé trois jours de repos par mois aux esclaves, mais la rapacité des colons s’y oppose.

Caféteries et sucreries partent en fumée

À Bois-Caïman, on prête serment de se révolter, par la torche et par le fer. Quand une semaine plus tard, dans la nuit du 22 au 23 août 1791, l’insurrection éclate, c’est sans surprise dans un déchaînement sanguinaire. Tout ce qui a fait la terreur des esclaves au quotidien – la torture, la mutilation, le viol, la mort –, les maîtres et leurs familles le subissent en retour, au cri vengeur de « Bout à Blancs »  [2]. Il y aura environ un millier de morts. Les insurgés s’attachent particulièrement à détruire le théâtre détesté de leurs souffrances : 1.200 caféteries et 160 sucreries partent en fumée  [3].

Sans surprise, l’insurrection d’août 1791 commença par un déchaînement sanguinaire, qui fit près de 1.000 morts.

Du Nord embrasé, l’insurrection gagne l’Ouest, puis le Sud. Terrifiés, les planteurs se réfugient dans les villes, sous la protection de l’armée. Pendant trois semaines, des remparts du Cap-Français, ils et elles vont scruter l’horizon illuminé, la nuit, par les incendies, et bouché, le jour, par d’épaisses colonnes de fumée. Les autorités ont perdu le contrôle des campagnes et se claquemurent dans les villes côtières, reliées par bateau.

On évalue le nombre des insurgé·es à 100.000, noir·es pour l’essentiel, parfois mulâtres. Dont un nombre non négligeable de femmes. Significativement, la majorité ne sont pas des créoles, nés dans les fers aux Antilles. Ce sont des bossales, c’est-à-dire des Africaines et Africains qui ont jadis connu la liberté. Ils et elles ont tendance à se regrouper par nations – Kongos, Alladas, Ibos, Mozambiques… – même si la langue kreyòl permet leur intercompréhension  [4].

Loin d’être unifiée, l’insurrection est fragmentée en multiples marronnages et bandes armées groupant 3.000 à 10.000 combattants sommairement équipés de piques et de gourdins – plus rarement de fusils – autour de chefs charismatiques. Certains de ces derniers, surtout dans l’Ouest et le Sud, sont du style mystique, vaudou et amulettes, comme Halaou, Hyacinthe, Jeannot, Makaya, Lamour Dérance ou Romaine-la-prophétesse. Ceux du Nord, comme Jean-François, Biassou ou Toussaint Bréda – le futur Louverture –, prisent davantage le style européen à épaulettes, titres rutilants (amiral, généralissime...) et se disent volontiers « gens du roi », par sympathie pour un Louis XVI fantasmé.

Cette multiplicité d’acteurs autonomes, qui vont négocier en permanence leurs alliances et leurs allégeances, sera une constante durant toute la Révolution haïtienne, et au-delà.

Depuis les remparts du Cap-Français, à l’été 1791, on put observer l’incendie des plantations dans la plaine du Nord pendant quarante jours.
Gravure de Jean-Baptiste Chapuis/musée Carnavalet

Les négociations avec les maîtres échouent

Au bout de trois mois, cependant, l’insurrection noire piétine. Elle n’a pu s’emparer des grandes villes, et les campagnes sont dévastées. La famine menace, tandis que le bruit court d’une arrivée de renforts militaires français. En décembre 1791, Jean-François, Biassou et son lieutenant Toussaint Bréda, acculés, se résolvent donc à négocier avec les autorités coloniales. Leurs revendications sont très modérées : ils ne demandent pas l’abolition de l’esclavage, seulement l’interdiction du fouet, ainsi que les trois jours de repos mensuels dont parle la rumeur, et l’affranchissement de près de 400 chefs et sous-chefs rebelles. Moyennant quoi, ces derniers s’engageront à remettre les esclaves au travail et à pourchasser les récalcitrants.

Georges Biassou (1741-1801)
Ce cocher esclavisé est un des chefs de l’insurrection ralliés au roi d’Espagne en 1793. Toussaint Bréda est son aide de camp. Battu, il se réfugiera en 1795 en Floride espagnole.

Les chefs rebelles auraient-ils pu convaincre leurs troupes, après trois mois d’insurrection meurtrière, d’accepter un tel marché ? On peut en douter mais, de toute façon, ce sont les colons qui font échouer la négociation. Incapables de comprendre que leur monde appartient irrémédiablement au passé, aveuglés par leur soif de vengeance, ils somment les insurgés de capituler sans conditions.

Consternés par cette intransigeance, les leaders du Nord vont donc poursuivre la guerre. Une guerre d’escarmouches, sans issue, aucun camp n’ayant les moyens de l’emporter sur l’autre.

L’échec de cette reddition négociée va cependant conduire à un saut qualitatif. Six mois plus tard, en juillet 1792, dans une déclaration cosignée Jean-François, Biassou et Gabriel Belair, mais vraisemblablement conçue par Toussaint Bréda  [5], les chefs rebelles du Nord annonceront un nouvel objectif, d’une tout autre envergure : la « liberté générale ». C’est-à-dire la lutte non pour l’affranchissement d’une minorité, non pour une réforme du système, mais la lutte à mort pour l’abolition de l’esclavage.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


Les autres articles du dossier

[1«  Esclaviser  » est un néologisme des historiennes et historiens modernes pour souligner qu’on n’est pas esclave par essence, mais que l’esclavisation est un statut imposé. Lire à ce sujet Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Routes de l’esclavage, Albin Michel/Arte, 2018, page 21.

[2Sudhir Hazareesingh, Toussaint Louverture, Flammarion, 2020, page 76.

[3Claude Moïse (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution haïtienne (DHRH), Cidihca, 2014, page 248.

[4Le kreyol se serait formé à Saint-Domingue entre 1680 et 1740, selon le linguiste Jeannot hilaire, cité dans le DHRH, page 99.

[5D’après l’analyse sémantique de Sudhir Hazaresingh, op.cit. page 78.

 
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