Dossier prison : Une société sans prison ?

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La prison semble aujourd’hui incontournable. Les remises en cause de son existence même sont rares, on se mobilise, pour l’essentiel, pour la rendre moins inhumaine. La légitimité de l’enfermement et de la privation de liberté est une vraie question. A l’heure actuelle, il est difficile d’imaginer la place qu’occuperait la justice dans une société communiste libertaire.

L’apparition de la prison telle qu’on la connaît n’est pas si ancienne que ça. Le pouvoir de droit divin des monarques imposait la peine aux yeux de toutes et tous, et celle-ci devait être marquée sur le corps, une infamie que l’on porte à vie. Les poings coupés des parricides, les langues percées des blasphémateurs en sont les plus forts symboles. Il ne fallait pas toucher au pouvoir absolu. Ce dernier utilisait la terreur pour laver les affronts qui lui étaient portés. En montrant les suppliciés à la foule et en tenant des exécutions publiques, le roi faisait la démonstration de sa toute puissance. Les prisons n’étaient utilisées que pour enfermer les personnes en attente de châtiment.

La période révolutionnaire, teintée d’humanitarisme et de la philosophie des Lumières, va transformer le sens de la peine. Il s’agit désormais d’orienter la sanction vers l’éducation et le redressement du coupable. Cette confiance en la possibilité d’un rachat, reposant sur le libre-arbitre de l’individu qui rend à la fois possibles la faute et l’amendement, est traduite dans une échelle des peines reposant entièrement sur la privation de liberté modulée dans le temps, la rééducation se faisant par le travail au sein de la prison. La liberté nouvellement conquise par une partie de la population entraîne, presque mécaniquement, la privation de celle-ci comme sanction ultime et la moins barbare. Donc, la prison devient le lieu principal de l’exécution des peines. Le comité de législation criminelle, dirigé par Le Peletier de Saint-Fargeau, avait même préconisé l’abolition de la peine de mort. Mais la bourgeoisie veut s’assurer les moyens de son maintien au pouvoir récemment conquis, y compris en éliminant ses adversaires politiques.

Responsabilité collective

Les supplices d’Ancien Régime se tenaient en place publique. Seul le souverain pouvait rendre la justice, en son nom. Les profondes réformes que connaît la justice durant la période révolutionnaire impliquent notamment que dorénavant, c’est au nom du peuple français que les tribunaux et les juges rendront leurs décisions. Les citoyens et les citoyennes sont donc eux aussi responsables du sort des condamné-e-s. Ils ne peuvent plus se réfugier derrière un pouvoir tyrannique. Les supplices qui n’étaient pas commis en leur nom, on pouvait les voir, sans les assumer. Les peines privatives de liberté rendues en notre nom, on ne les assume pas. On va donc enfermer pour cacher les prisonniers du reste de la population. C’est une mise au secret du traitement de la délinquance.

Les décennies suivantes, y compris jusqu’à aujourd’hui, vont voir quantités de réformes se succéder concernant le système carcéral. Les peines d’emprisonnement ne seront pas remises en cause, elles seront seulement adoucies. Des aménagements de peine, comme la libération conditionnelle, permettent de récompenser les efforts consentis par le ou la condamné-e pour s’amender et rentrer dans le droit chemin. La privation de liberté demeure au centre du dispositif de sanctions pénales.

La peine de mort, abolie en 1981, projette l’emprisonnement et/ou la réclusion criminelle au sommet de l’échelle des peines.

Surveillance permanente

Une fois instituée, la prison, voulue et défendue par les classes dirigeantes, va évoluer pour devenir ce que Foucault et Goffman appellent une institution disciplinaire. Les détenu-e-s ne doivent plus seulement être surveillé-e-s pour éviter l’évasion, ils et elles doivent aussi être épié-e-s dans leurs moindres faits et gestes.

C’est ainsi que l’architecture va être conçue de façon à ce que les surveillantes et les surveillants puissent voir toutes les prisonnières et tous les prisonniers sans que ceux-ci n’en aient conscience.

C’est la prison « panoptique », nouvelle technique carcérale. L’objectif est l’obtention de l’obéissance et de la discipline des corps à un moindre coût, à travers le contrôle permanent assuré par très peu de personnes. Les nouveaux établissements sont dorénavant pensés et construits autour d’un système de surveillance électronique, de l’incarcération avec prise d’empreintes digitales numérisées aux caméras de surveillance qui ne laissent aucune zone sans contrôle permanent. La gestion informatique des ouvertures et fermetures des portes est aussi un aspect supplémentaire dans l’impersonnalisation de cette institution. La négation du détenu en tant qu’individu se retrouve à chaque étape du processus carcéral.

Punir et contrôler les classes populaires…

Les lois créent de nouveaux délits pour sanctionner des populations cibles. À travers ses évolutions de forme et les différentes réformes politiques des classes dirigeantes, la prison de ce début du XXIe siècle est devenu un instrument de contrôle plus que d’amendement et de réinsertion pour les personnes condamnées. Il est souvent dit que 80 % des détenus n’ont rien à faire en prison. Si l’on se penche sur les origines sociales des populations incarcérées, on constate que près de 80 % le sont pour des délits liés directement à la pauvreté.

Ces classes populaires paient le lourd tribut de politiques sécuritaires. La multiplication des procédures de comparution immédiate est synonyme d’incarcération dans la plupart des jugements rendus.

Une justice rapide, qui ne laisse pas le temps à la préparation de la défense des prévenus. Une justice qui a déjà décidé du sort des personnes qu’elle envoie devant ses tribunaux. Lorsque l’on parle de justice de classes, de justice bourgeoise, il ne s’agit pas de slogans lancés au hasard. La contestation de la nature de la justice ne résiste pas à la réalité des faits.

… et les opposants politiques

Il serait incongru et hors de propos de comparer le système carcéral français à celui d’une dictature qui contrôle et réduit au silence les opposants et les opposantes politiques. Mais nous ne sommes jamais à l’abri de dérives qui doivent nous alerter et aiguiser notre vigilance. Les dernières luttes menées en France (mais aussi dans d’autres pays européens) par les mouvements sociaux ont eu à affronter une criminalisation récente de leurs actions. L’objectif est évident : discréditer toute forme de résistance dont les stratégies ne sont pas admises par les pouvoirs établis. Les militantes et les militants arrêté-e-s sont désormais considéré-e-s comme des délinquants de droit commun, pour des motifs fallacieux, voire inexistants. Une fois qu’est niée la légitimité de leur combat politique par le biais de l’assimilation à des voyous, il faut aller plus loin en les dissuadant définitivement de poursuivre leur engagement. S’il faut alors les incarcérer, le pouvoir n’hésitera pas. S’il faut les ficher génétiquement, même chose. La lutte des classes dirigeantes n’est plus seulement idéologique, elle est aussi judiciaire. Le danger est bien présent. Si la peur, légitime, d’être incarcéré l’emporte sur nos velléités de lutte, la prison aura joué pleinement le rôle que les tenants de l’ordre lui assignent : la dissuasion et le contrôle.

La fin des délinquances ?

Notre projet de société est à l’opposé de celui-ci. Militantes et militants révolutionnaires, porteurs d’une rupture anticapitaliste, nous défendons une société égalitaire, basée sur le partage des richesses, la démocratie directe, les solidarités sociales. Nous ne versons pas dans l’illusion d’un grand soir révolutionnaire. La construction de contre-pouvoirs, la multiplication des fronts de lutte sont autant d’éléments stratégiques nécessaires à l’émergence d’un processus large et démocratique de transformation sociale. Nous avons des pistes de réflexion sur la société que nous voulons. Si nous sommes communistes libertaires, c’est parce que nous pensons que les rapports entre individus doivent se baser sur l’anti-autoritarisme et non pas sur la soumission hiérarchique. Mais nous ne sommes pas individualistes. La démocratie directe, c’est décider collectivement du fonctionnement de la société que nous construisons. Et de fait, nous devons nous pencher sur l’épineuse question, rarement évoquée dans les mouvements révolutionnaires mais pourtant fondamentale, des règles de contrôle et du régime de sanctions qui verront le jour même dans la société la plus égalitaire qui soit.

En effet, il serait irresponsable de penser que, d’une part, tout phénomène de délinquance disparaîtra de la société que nous construirons, et que, d’autre part, ce modèle de société sera admis par tout le monde. Une opposition politique, éventuellement très violente, pourra exister. Alors, quelles pistes de réflexion pouvons-nous explorer pour ne pas être démunis sur ces questions ?

La délinquance se définit par le non-respect des règles, érigées sous la forme de lois, censées défendre les intérêts collectifs et avoir été élaborées par l’ensemble des citoyens. Les lois actuelles défendent les intérêts de celles et ceux qui les ont édictées, les classes dirigeantes. Il faudra les mettre à terre, elles incarnent les valeurs que nous rejetons : la propriété privée, les biens des riches. Ceux qui jugent sont ceux qui possèdent. Mais qu’en sera-t-il des valeurs que nous défendrons ? Elles reposeront sur l’assentiment majoritaire, avec un fonctionnement le plus démocratique possible. Les règles ne seront pas celles d’une minorité fortunée, mais devront profiter à toutes et tous, au profit de toutes et tous. Il existera des individus ou des groupes qui ne les respecteront pas, pouvant mettre en péril l’équilibre d’une société. La pédagogie, l’information pourraient être des solutions, mais pas seulement. Si nous ne pouvons contraindre un individu à l’exil hors d’un monde qui ne lui plaît pas, quels moyens, admis par toutes et tous, respectant les libertés individuelles et collectives, existent pour que nous ne soyons pas contraints à l’enfermement ?

L’antipsychiatrie au pouvoir ?

Il y a des individus qui, atteints de certaines pathologies ou non, représentent un réel danger pour eux-mêmes et pour les autres. Même si les pathologies peuvent s’expliquer parfois par des contraintes sociales, trop fortes, il serait pour le moment irréaliste d’envisager qu’une société puisse échapper à la question de la maladie mentale. Nous combattons le traitement actuel des malades mentaux, entre structures psychiatriques destructrices et enfermement dans des prisons où l’on ne soigne pas.

Alors, la liberté pour toutes et tous ? Pourquoi pas ? C’est tentant et séduisant, et nous aspirons à la liberté. Mais la liberté pour des individus qui ne peuvent la comprendre, qui n’en jouissent pas ?

Les expériences collectives inspirées par l’antipsychiatrie des années 1970 sont intéressantes : elles n’isolent plus les malades mais les mettent au centre des interactions sociales. Elles croisent les réalités entre « nous » et « eux ». Les frontières se déplacent, les mondes se rencontrent. Continuer à travailler en ce sens est essentiel dans une perspective de transformation sociale.

L’enfermement comme contrôle des populations pauvres disparaîtra bien évidemment de nos sociétés. Reste l’épineuse question des individus qui ne pourront ou ne voudront vivre parmi nous, au point de menacer les contours de la société que nous construisons. Alors, supprimer la prison des dominants est certain. Mais ne faut-il pas se saisir collectivement de cette réflexion pour envisager plus globalement la contrainte et le contrôle dans une société communiste libertaire ?

Antoine (AL Agen)


L’ÉTAT SANS PITIÉ POUR ACTION DIRECTE

La peine de mort est abolie, mais il y a bien des moyens de faire payer jusqu’à la mort. Ainsi les anciens militants et militantes d’Action directe : Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani sont emprisonnés en France depuis plus de vingt ans. Régis Schleicher depuis vingt-quatre.

Le mois dernier, la juridiction spéciale statuant sur la demande de libération de Nathalie Ménigon a enfin rendu un avis favorable. La militante devait bénéficier d’une semi-liberté, en vue d’une libération conditionnelle après un an. Mais le parquet général a immédiatement fait appel. L’acharnement de l’État se révélait dans toute sa dimension revancharde avec cette prolongation de deux mois de la détention de Nathalie Ménigon. Quand la torture morale s’ajoute à la peine... Comme le disait Joëlle Aubron, décédée d’un cancer le 1er mars 2006, vingt mois après sa libération : « L’État nous aime... mais il a l’amour vache ! »

Collectif Ne laissons pas faire (http://nlpf.samizdat.net)

 
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