Echanges anticapitalistes : AL : « Révolutionnaires : ne pas se tromper de méthode »

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Nous poursuivons dans ce numéro la série d’échanges de tribunes et de débats avec les forces anticapitalistes que nous avons rencontrées ces derniers mois. La tribune d’Alternative libertaire que vous pouvez lire ci-dessous sera également publiée dans Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire.


Maîtrisant tous les leviers du pouvoir étatique, la droite gouverne avec une violence qui ne connaît presque aucune limite. Les échanges et les convergences sont d’autant plus nécessaires entre les anticapitalistes. C’est fraternellement mais sans taire quelques critiques que nous nous adressons aux militants et sympathisants de la LCR :

Pour une unité « sans préalable » avec le Parti socialiste ?

Dans Libération, sous le titre « Gauche(s), retour vers le futur », Olivier Besancenot se livrait récemment à un pas-de-deux qui nous laissa perplexes. Premier trouble : le rapport de la LCR avec le PS. « Nous sommes favorables à l’action unitaire contre l’offensive de la droite. Sans préalable. Les appréciations forcément différentes que les uns et les autres tirent du gouvernement Jospin ne constituent pas un obstacle pour agir aujourd’hui ensemble. » Les militantes et les militants d’AL pour leur part ne veulent pas avoir la mémoire courte. Nous ne laisserons pas le PS s’immiscer tranquillement et sans bruit dans les diverses mobilisations contestataires, comme il tente de le faire actuellement. Des unités larges sont certes nécessaires pour faire basculer les rapports de force. Mais pas sans contenu, « sans préalable ».

Retour... vers le passé ?

Ce même article précise : « La LCR est bien candidate à exercer des responsabilités au sein d’un gouvernement de transformation radicale de la société qui appliquerait effectivement un programme de rupture anticapitaliste. » Le débouché politique aux luttes ce serait donc faire élire un gouvernement anticapitaliste, avec des ministres LCR. Proposition livrée au débat « sans préalable », à toutes les « gauche(s) », et donc aussi au Parti socialiste. Pour démontrer sans doute que le PS est une gauche libérale (mais fréquentable) alors que la LCR incarne la gauche antilibérale. Raisonnement implacable... tant qu’il n’est pas confronté aux expériences historiques récentes ou plus anciennes. Comme si la LCR n’avait pas dressé un bilan critique du socialisme d’État qui a dominé le mouvement ouvrier pendant des décennies et l’a conduit à l’échec.

D’un côté, nous ne voyons pas une rupture claire avec une doxa léniniste, autoritaire, qui continue à jouer le rôle de référent idéologique. D’un autre côté la LCR borne de plus en plus son horizon stratégique réel à la participation aux institutions étatiques actuelles sans réflexion sur la contradiction irréductible entre « un programme de rupture anticapitaliste » et l’exercice réel du pouvoir. Le « débouché » proposé n’est autre qu’un retour progressif vers la social-démocratie originelle, celle de Jaurès par exemple : « changer la société » en s’emparant des manettes de l’État.

Le contre-exemple brésilien

Alors que la désaffection des travailleurs et des jeunes envers les institutions républicaines ne cesse de grandir, la LCR court désormais après chaque rendez-vous électoral, contribuant, presque sans recul critique, à relégitimer ces institutions discréditées. Pourtant, que dire de l’expérience brésilienne si longtemps vantée par la LCR, et de la dérive droitière du Parti des travailleurs ? Le lien fort entre le PT et le mouvement social (paysans sans terre, syndicats ouvriers...) passait pour la combinaison modèle en matière de transformation sociale. Aujourd’hui, pour s’éviter un « 1981 » brésilien, le seul espoir des opprimés au Brésil réside dans la capacité de leurs syndicats et associations de lutte à rester fidèle à leurs intérêts, c’est-à-dire indépendants du PT et de l’État... ce qui n’est malheureusement pas gagné. Les ministres de Lula membres de la IVe Internationale y pourront-ils quelque chose, ou bien ne serviront-ils que d’écran ?

Pour une stratégie politique résolument extra-institutionnelle

Au Brésil comme ailleurs, l’immixtion du mouvement ouvrier dans les institutions capitalistes a été contre-productive. Sur cette question décisive nos voies divergent. Pour ce qui est de l’Amérique latine, nous valorisons les expériences alternatives et de contre-pouvoir qui s’y multiplient. Les mouvements de contestation de la planète sont traversés par des aspirations à l’autonomie, à la subversion, à l’autogestion. Faut-il les rabattre vers le jeu traditionnel de la « représentation », c’est-à-dire de la délégation dans les institutions bourgeoises ? Proposer en guise de « prolongement politique » la vieille forme parti et la non moins vieille fonction du parti, la gestion de la société ? Pour nous, les révolutionnaires doivent œuvrer à la réappropriation directe du politique par les travailleuses et les citoyens, par le développement des actions collectives et directes, de la conflictualité envers le capitalisme et ses institutions, par l’auto-organisation et l’autogestion des luttes, et la multiplication d’espaces et d’activités autogérés. Le débouché politique des luttes ne se trouve pas dans les institutions de la bourgeoisie mais dans le développement d’un mouvement social autonome de tous les partis - y compris « révolutionnaires », c’est-à-dire en capacité d’élaborer ses propres axes stratégiques, ses propres exigences et propositions, et les éléments de son propre projet de société.

Pour un espace de débat et de mobilisation commun à tous les anticapitalistes

Les militantes et les militants révolutionnaires peuvent y contribuer ; nous sommes pour un large mouvement anticapitaliste, lieu d’élaboration politique d’alternatives au capitalisme. Et c’est pourquoi nous avons salué l’émergence de multiples forums ces derniers mois. Ce mouvement ne doit pas être l’objet d’une OPA. Nous défendons une démarche partant de la base, élaborée et maîtrisée par des collectifs et des espaces locaux largement ouverts aux individus. C’est un autre projet que celui d’une nouvelle force politique ayant vocation à agir dans l’institution. Rompant avec la social-démocratie et le léninisme ; il nous faut inventer des voies nouvelles pour reconstruire un projet de transformation et d’émancipation.

Édith Soboul, secrétariat national d’Alternative libertaire

 
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