Écologie profonde : Penser éthiquement l’homme et la nature

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Dire « écologie profonde » entraîne généralement le même automatisme irréfléchi : de Luc Ferry à Murray Bookchin, on rétorque « haine de l’homme », « néo-paganisme fascisant ». Paresse intellectuelle ou hypocrisie, ces propos sont aussi faux qu’ils privent la réflexion politique de précieux concepts.

Il n’y a pas ou peu en France de pensée écologiste. S’il y a des partis, des postures, et des luttes écologistes, il n’y a pas de philosophie écologiste, expression de la relation à la nature et de la place de l’homme, dont les principes, les concepts et la production permettraient d’irriguer des thèses sociales et politiques, une ontologie…

A l’inverse, il y a bien des courants politiques qui se targuent d’écologie pour compléter l’outillage socio-politico-économique existant. A de notables exceptions près, il n’y a pas de philosophie occidentale qui ne sépare pas l’homme de la nature. Avant Spinoza, pour qui il n’y a qu’une seule substance, manifestée dans une infinité de modes, même les matérialistes grecs et latins placent l’homme comme une exception, en dehors.

C’est dire le poids de la vision que nous avons de nous-mêmes. C’est dire l’autorité de la science, « avènement » de la pensée occidentale, et qui ne souffre pas que cette séparation homme/nature ne se comble ou ne s’articule autrement. C’est dire enfin à quoi aboutissent les pensées religieuse, scientifique et politique qui fondent l’homme comme séparé, dominateur, héritier d’une terre ressource vue comme ennemie, inférieure et appelée à être soumise.

Écologies profonde et superficielle

Avant les tout premiers écologistes, c’est en Asie qu’il faut chercher une vision différente de l’homme et de la nature. La philosophie taoïste et le non-dualisme indien observent une seule substance, indifférenciée, qui se manifeste par des puissances où l’homme est de même valeur que l’animal, le végétal. Un monde dont la pratique consiste à ne pas épuiser la ressource mais à intégrer dans une même intuition dedans et dehors, nature et culture, et les êtres entre les deux.

Le terme d’écologie profonde naît des travaux d’Arne Naess (1912-2009), et n’appartient véritablement qu’à lui. Philosophe norvégien, alpiniste, militant… les rares traductions françaises mettent en scène un homme drôle, effronté, d’une rigueur scientifique et intellectuelle toute scandinave, et pas du tout porté au religieux ou au mystique. Lorsqu’il forge cette notion, Naess l’oppose à une écologie superficielle, éco-réformisme de préservation technologique et gestionnaire de la nature. Dit autrement, l’écologie profonde observe qu’il y a le monde, la vie, et que l’homme en fait partie intrinsèquement. Partant de là, persévérer dans le modèle prédateur revient à scier la branche sur laquelle on est assis. Quant à l’écologie superficielle, on voit bien qu’elle consiste à transférer les modalités capitalistes vers un autre terrain – green washing ou développement durable.

Il y a plus à l’approche de Naess : ce qui distingue cette philosophie, c’est qu’elle accorde une même valeur à tout le vivant. Non pas, comme le voudrait la mauvaise foi d’un Luc Ferry [1], en dénigrant l’humain, mais en revalorisant la globalité de la vie. Dès lors qu’on considère l’interdépendance foncière de tout le vivant sur la planète, il est aisé de conclure à l’égale valeur de tous les êtres. « Mystique new-age ! » crie alors le même Ferry. « Porte ouverte à la haine de soi et au fascisme », ajoute-t-il, arguant que l’écologisme radical critique « radicalement » un système mortifère dont l’humain est responsable. Mais c’est ne rendre aucunement à Arne Naess la profondeur, la précision et l’engagement militant qui l’ont caractérisé toute sa vie. La nature n’est pas morale, ni au service de l’homme.

Valoriser la globalité de la vie

La nature n’est pas un environnement qui entoure l’homme, mais un système de systèmes où il s’immerge, qui, plus souvent qu’une lutte pour la survie du plus apte (Darwin) est une collaboration continue entre les espèces, guidée par l’affinité, et aboutissant à des formes infinies de « socialité ».

Proche de la pensée de Naess, celle du grand primatologue japonais Kinji Imanishi, enfonce le clou. La nature est l’endroit où le subjectif retrouve sa place, où c’est par la sensibilité et l’intuition que nous connaissons, là où l’impérieuse objectivité scientifique veut comme condition de validité que les choses soient mortes : « ce type de pensée dans laquelle l’être vivant (abstrait) et l’environnement (abstrait) sont considérés comme séparés […] liés dans une relation causale, est caractéristique de l’époque glorieuse de la pensée mécaniste » [2].

Continuité et identité, infinie variété et créativité du vivant, coopérations chères à Kropotkine… Les enjeux d’une éthique environnementale sont à chercher dans une remise à plat d’un modèle fondé sur une prédation prétendument nécessaire et universelle, où la conflictualité est une raison suffisante. Tout le reste en procèderait : la tension entre les sexes, les sociétés, les classes, les êtres. Et Dieu pour tous. Ces enjeux sont à chercher dans une valorisation de la réalité concrète et une nouvelle idée de la nature, dont la science ne doit surtout pas être la seule gardienne.

Les détracteurs de l’écologie profonde incarnent cette forme de résistance au changement de modèle. Lire avec quelle violence Luc Ferry identifie radicalité et nazisme est terrassant. « L’écologisme radical formule les critiques les plus négatives qui aient jamais été prononcées contre l’univers moderne : le nazisme lui-même […] conservait encore une attitude ambigüe face à [la] technoscience » [3].

Élargissement éthique

La remise en question est en effet de taille : reconnaître ce que vingt siècles de pensée occidentale ont conditionné de haine du corps, de peur de la nature et de diabolisation de la chose sauvage. L’outrage : remettre en question la toute-puissance humaine. Contrôle, prévision, domination. « A gauche », le positivisme, l’inéluctabilité du progrès, la place centrale de l’homme, l’imaginaire productiviste, perpétuent tout autant le modèle. Qu’aurions-nous politiquement comme intérêt à puiser dans l’écologie profonde ? A trouver la raison des crises environnementales d’abord dans nos schémas de pensée ? A renforcer notre critique et notre théorie A dénicher dans ces mêmes valeurs – sauvage contre civilisé, nature contre culture – les motivations de notre éternelle conflictualité et en corriger notre pratique ? La façon dont nous pensons notre rapport au monde conditionne notre manière de penser l’autre. Antagoniste ou héritier d’un même espace ? L’être humain n’est ni antinaturel, ni autre, et le vivant est plus proche que diff rent. L’écologie profonde enfin, n’est pas un antihumanisme, mais au contraire une source possible « d’élargissement éthique » en réponse au « laborieux et coûteux déni » [4] qui cause en grande partie le présent désastre écologique, économique et social…

Cuervo (AL Banlieue Nord-Ouest)


À LIRE :
- Arne Naess, Vers l’écologie profonde, entretiens, Wildproject, 2009
- Arne Naess, Ecologie, communauté, style de vie, MF, 2008.
- Kinji Imanishi, Le Monde des êtres vivants, une théorie écologique de l’évolution, Wildproject, 2011.
- Écosophies, la philosophie à l’épreuve de l’écologie, collectif, MF, 2009


LA « PLATE-FORME » DE L’ÉCOLOGIE PROFONDE

  1. La vie humaine et non-humaine ont l’une comme l’autre une valeur intrinsèque. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l’utilité qu’elles peuvent avoir pour des fins humaines limitées.
  2. La richesse et la diversité de la vie contribuent à réaliser ces valeurs, et ont elles-mêmes de la valeur.
  3. Les êtres humains n’ont aucun droit de réduire la richesse ou la diversité, sauf pour satisfaire des besoins vitaux.
  4. La vie humaine peut s’épanouir avec une réduction substantielle de sa population qui est requise pour l’épanouissement de la vie non-humaine.
  5. L’interférence humaine actuelle avec le monde non-humain est déjà excessive, et elle empire.
  6. Une amélioration significative des conditions de vie requiert une réorientation de nos lignes de conduites. Cela concerne les structures économiques, technologiques, et idéologiques fondamentales.
  7. Le changement idéologique consiste surtout à apprécier la qualité de vie (en restant dans un état de valeur intrinsèque) plutôt que de s’en tenir à un haut niveau de vie. Il faut se concentrer sérieusement sur la différence entre ce qui est abondant et ce qui est grand, ou magnifique.
  8. Ceux qui s’accordent avec les points précédents ont l’obligation morale de tenter directement ou non de mettre en œuvre les changements nécessaires

[1Entretien entre J.C. Rufin, L. Ferry et G. Durand disponible sur www.reporterre.net

[2Kinji Imanishi, Le Monde des êtres vivants, une théorie écologique de l’évolution, Wildproject, 2011

[3Entretien entre J.C. Rufin, L. Ferry et G. Durand, op. cit.

[4Tiré de Baptiste Lanaspèze, L’écologie profonde est-elle un humanisme

 
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