Syndicalisme

Entre virus et patronat : les intermittent·es sur le gril

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Le secteur culturel et du spectacle étant quasi à l’arrêt du fait du coronavirus, cette catégorie de travailleuses et de ­travailleurs est frappée par un chômage massif. Qu’y aura-t-il au bout de l’«  année blanche  » décidée par le gouvernement ?

Les deux mois de confinement auront été deux mois de flou concernant le sort des travailleuses et travailleurs du spectacle. Ils et elles ne sont pourtant pas resté·es les bras croisés. Organisé·es via leurs syndicats et leurs collectifs  [1], ils et elles ont proposé des protocoles sanitaires évolutifs (revus tous les deux mois) par poste, ciblant les problèmes et les solutions de chacun et chacune, ainsi que les questions à poser aux professionnel·les de santé.

Dans certains cas, en réagissant collectivement, ils et elles ont réussi à bloquer les tentatives du patronat de profiter du corona­virus pour licencier en masse. Ainsi, chez Disneyland Paris, le 11 avril, plus de 1 300 CDD et intermittent·es – musicien·nes, comédien·nes, technicien·nes, cascadeuses et cascadeurs, costumières et maquilleurs – ont reçu de la direction un mail intitulé « Rupture amiable de votre contrat de travail ». Celui-ci leur annonçait rien moins que la fin anticipée de leur contrat... sans indemnité bien sûr car « cas de force majeure » ! La fédération CGT-Spectacle a aussitôt appelé l’ensemble des intéressé·es à ne surtout rien signer, et a bloqué cette manœuvre à la Onc’Picsou. Après avoir fait du battage au comité social et économique, au ministère, à l’inspection du travail, la CGT a obtenu que l’ensemble des intéressé·es soient réintégré·es dans les effectifs de l’entreprise, et bénéficient du dispositif de chômage partiel.

Dans le secteur cinématographique, l’ensemble des productions ont officiellement été mises à l’arrêt même si l’on sait très bien que des salarié·es sont venus travailler illégalement et dans des conditions dangereuses, tout en étant déclaré·es « en chômage partiel » par des entreprises qui ont empoché l’argent public  [2].

Dans le secteur audiovisuel (chaîne de télé), où la distanciation n’est pas toujours possible, des mesures de protections minimales ont dû être prises. Ce sont souvent les premières et premiers concerné·es qui, en la matière, se sont chargé·es de donner le la à leurs employeurs.

Aujourd’hui, si les tournages ont pu reprendre, le spectacle vivant, lui, est encore sous cloche, condamnant un grand nombre de petite structures. Le gouvernement sait que le secteur culturel peut être soudé et réactif concernant la défense de ses droits. Et parmi ceux-ci, le régime spécial d’assurance-chômage des intermittentes et intermittents. Des dizaines de milliers d’entre elles et eux n’ont pu y cotiser en 2020 à cause de la crise sanitaire. En mai, les syndicats et collectifs d’intermittent·es ont obtenu du gouvernement l’application d’une « année blanche » et le maintien des droits au chômage, quoi qu’il advienne, jusqu’au 31 août 2021. Une soupape de décompression qui reste insatisfaisant tant elle laisse du monde au bord de la route. Rien n’est prévu pour les entrant·es, empêché·es de rouvrir ou d’ouvrir des droits au chômage ; rien non plus pour les femmes revenant de congé maternité, ou les gens revenant de congé maladie longue durée : un scandale pour l’égalité des droits et des économies faites sur le dos des plus fragiles. Un statut privilégié, vraiment ?

D’une manière plus générale, le gouvernement veut maintenir coûte que coûte, pour le 1er septembre, le second volet de sa réforme de l’assurance-chômage. Selon l’Unedic, celle-ci doit réduire de 30 à 75 % les allocations de 650 000 chômeuses et chômeurs. Et parmi les gens impactés : les intermittentes et intermittents du spectacle, qui bénéficient d’un régime spécial adapté à la spécificité de leur activité.

cc Photothèque rouge

Celui-ci leur permet de vivre malgré des salaires souvent médiocres et des heures de préparation, de recherche, d’entraînement, d’écriture, de répétition qui, en règle générale, ne sont pas rémunérées. La règle du jeu est la suivante : pour l’indemnisation-chômage, il faut avoir déclaré, en moins de douze mois, 507 heures de travail sous contrat. Si l’artiste, la ou le technicien concerné ne parvient pas à cumuler ces 507 heures dans le délai imparti, c’est la perte du régime de l’intermittence, et le retour à la case RSA.

L’horizon de la fin de droits est deux fois plus proche

Si l’on compare avec le régime général, la précarité n’est pas moindre. En effet, depuis le durcissement des règles en novembre 2019, les salarié·es doivent, pour ouvrir leurs droits à l’indemnisation-chômage, cotiser six mois (soit 840 heures), mais dans un délai deux fois plus long : vingt-quatre mois. L’horizon de la fin de droits est donc deux fois plus proche pour les intermittentes et intermittents, et cette insécurité leur ferme pas mal de portes, notamment pour contracter un emprunt bancaire ou louer un logement. Chaque année, le nombre de travailleurs et de travailleuses qui entrent dans la course à l’intermittence augmente de 8 %, une progression plus rapide que celle du volume d’emplois disponibles. La concurrence est donc rude, les 507 heures plus difficiles à atteindre, et l’on voit de plus en plus de collègues basculer dans l’auto-entreprenariat et accepter des rémunérations inférieures à l’usage.

Mais cette catégorie de travailleuses et de travailleurs de la culture ont aussi droit à la dignité ! Le secteur culturel a besoin d’elles et eux pour exister. Et la société dans son ensemble a besoin de la culture, d’esprit critique, de rêves et d’imaginaire.

Depuis plus de quarante ans, les gouvernements veulent mettre en concurrence la population et les secteurs, en invoquant toujours plus de flexibilité au nom de la « raison économique » et en détricotant le Code du travail. Cette stratégie commune au Medef et à l’État a pourtant, en toute logique, toujours poussé le prolétariat à lutter pour défendre ses droits. Aujourd’hui, le secteur culturel a face à lui une crise sociale de grande ampleur. Il faut rester vigilant face au retour de bâton que lui prépare le patronat, et dont l’actuelle réforme de l’assurance chômage n’est que le prélude.

Aurel (UCL Toulouse et alentours)


RÉVOLUTIONNER LA CULTURE

Depuis le début de la crise du coronavirus, les travailleuses et travailleurs de la culture ont fait preuve d’imagination, dessinant autant de pistes pour faire évoluer le travail de demain.

Dans le secteur culturel, une société communiste libertaire inciterait à la mutualisation du matériel et des savoirs, à l’image de la collectivisation de la production cinématographique pratiquée durant la Révolution espagnole de 1936 par les syndicats de réalisateurs et réalisatrices, technicien·nes et artistes.

Une mise à plat des hiérarchies entre les genres artistiques, davantage d’autogestion et de déparcellisation des tâches dans la production éliminerait les rapports de pouvoir entre les genres et les métiers. La population aurait accès à une plus grande diversité de créations, aussi multiples que variées, loin des obligations commerciales.

[1Signalons d’ailleurs que, durant la crise, deux nouveaux syndicats ont vu le jour dans le secteur de la culture : le Syndicat des travailleurs unis de la culture et du spectacle (Stucs) et le Syndicat des travailleurs artistes-auteurs (STAA), tous deux affiliés à la CNT-SO (anarcho-syndicaliste).

[2C’est le cas de 31 % des salarié·es qui ont été déclaré·es « en chômage partiel » selon une enquête de la CGT de mai 2020.

 
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