Espagne : Après la grève générale

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Face à la crise économique et aux réformes du gouvernement social-démocrate espagnol, une grève générale a été organisée dans tout le pays, le 29 septembre dernier. Pour quel résultat ?

En Espagne, la réforme du droit du travail décidée par le gouvernement implique que les chefs d’entreprises pourront licencier sans raison, ou pour une raison fallacieuse, et ce à moindre coût : les indemnisations se limiteront à une durée de vingt jours, dont huit seront payés avec de l’argent public. Le droit à la tutelle juridique disparaît, en cas de licenciement abusif. Le droit à la négociation collective est remis en cause, puisqu’il est permis au chef d’entreprise de revenir sur les accords conclus avec les travailleurs. Afin de réduire le déficit, le niveau des pensions a été gelé pour l’année 2011 pour plus de 6 millions de pensionnés, alors que 68 % d’entre eux perçoivent une pension annuelle inférieure à 700 euros. Dans le même temps, 2,6 millions de travailleurs et travailleuses du secteur public ont vu leurs salaires réduits de 5 %, en moyenne. Le tout avec 5 millions de sans-emploi (dont 1,2 million ne perçoivent aucune prestation), 4 millions de travailleurs embauchés en CDD, et 11 millions de personnes qui vivent avec des salaires annuels inférieurs à 9 000 euros.

Un ministre issu de l’UGT

Pendant ce temps, les sept principaux établissements bancaires du pays ont obtenu 17 000 euros de bénéfice net en 2009, tandis que les rétributions des chefs des grandes entreprises ont augmenté de 19,1 %. Certes, le gouvernement a promis une négociation avec les syndicats institutionnels, pour revaloriser les pensions, en tenant compte de l’allongement de l’âge de la retraite et du temps de cotisation à la Sécurité sociale. Mais il faut surtout y voir un premier résultat de la grève générale du 29 septembre. Le mouvement fut en effet aussi suivi que le précédent, en 2002. Les secteurs industriels, des communications et de l’énergie ont été presque complètement paralysés. La grève a eu moins d’écho dans les services, l’hôtellerie et l’administration publique.

L’anarcho-syndicalisme en progrès

Mais en huit ans, le contexte a changé. Une nouvelle génération de jeunes salariés, qui n’ont qu’une faible expérience des luttes, fait face désormais à des conditions de travail précaires. À cause de la crise immobilière, le secteur de la construction, généralement très combatif, a disparu presque complètement. Par ailleurs, le Premier ministre Zapatero a fait preuve d’habileté dans les relations avec les syndicats institutionnels (UGT, CC.OO [1]). Ceux-ci attendaient un geste pour éviter d’appeler à la grève – un vœu exaucé ensuite, puisque le nouveau ministre du Travail, nommé après le 29 septembre, est issu de l’UGT.

Parallèlement, on a assisté à l’essor constant de l’anarchosyndicalisme porté par la CGT espagnole, qui a non seulement démontré son rang de troisième force syndicale du pays, mais aussi et surtout qu’elle est une organisation de lutte, capable de fédérer les travailleurs et les travailleuses, et d’avancer la seule réponse sociale alternative qu’on ait proposée depuis le début de la crise économique.

La grève a aussi fait apparaître au moins trois clivages principaux. Premièrement, le divorce entre le syndicalisme réformiste et ses bases sociales traditionnelles est consommé. Deuxièmement, une jeunesse sans emploi ou précarisée a émergé, organisée en de multiples réseaux. Troisièmement, le syndicalisme combatif a occupé la rue et les entreprises, délaissés par les syndicats institutionnels. Le discrédit de ces derniers, l’occupation de la rue par les mouvements sociaux, et les larges alliances qui émergent des luttes sont les perspectives les plus prometteuses pour prolonger un conflit ouvertement dirigé contre le capital et l’État. La CGT a beaucoup à apporter en la matière. C’est une voie nouvelle qui se profile : développer l’anarcho-syndicalisme, parce qu’il exprimer avec justesse et cohérence une façon de construire une autre société, libertaire, égalitaire et écologiquement soutenable.

Antonio Carretero, directeur de Rojo y Negro (publication mensuelle et numérique de la CGT). Traduction : Boris (Paris Sud).

[1CC.OO : Confederación sindical de comisiones obreras (Confédération syndicale des commissions ouvrières) ; UGT : Unión general de trabajadores (Union générale des travailleurs). Les deux premiers syndicats en Espagne, proches du pouvoir en place.

 
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