Antifascisme

États-Unis : le melting-pot fasciste aboutira-t-il ?

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Le 6 janvier, alors que le Congrès des États-Unis devait officiellement investir Joe Biden, plusieurs milliers de manifestants chauffés à blanc par Trump investissent le Capitole sans opposition, interrompant la séance d’investiture. Si la tentative de coup d’État a tourné court, elle ne doit pas être minimisée.

Mercredi 6 janvier dernier, plusieurs milliers de manifestants prennent d’assaut le Capitole sans coup férir. Celui-ci reste aux mains des manifestants pendant plusieurs heures. La séance d’investiture de Joe Biden est suspendue et les parlementaires doivent se calfeutrer pour fuir la foule avant que la Garde nationale ne reprenne le contrôle.

Comment les manifestants ont-ils pu prendre aussi aisément un des bâtiments les mieux sécurisés au monde  ? N’oublions pas que les États-Unis sont un des pays occidentaux où le maintien de l’ordre est le plus brutal. En juin 2020, lorsque les manifestants de Black Lives Matter (BLM) s’approchent du Capitole, un dispositif militarisé de 5 000 policiers et soldats de la Garde nationale lourdement armés les attend.

Complicité et échec du coup d’état

Ce n’est pas le cas le 6 janvier. Les policiers présents sur place ne résistent que mollement avant d’ouvrir les portes aux manifestants  [1]. En effet, les responsables de la sécurité du Capitole avaient refusé de mettre en place un dispositif renforcé alors que les risques étaient connus «  [2].

De plus, alors que les manifestants ont déjà pris le Capitole, ceux-ci refusent à six reprises de faire intervenir la Garde nationale, refus partagé par le Pentagone où Trump a nommé un fidèle en décembre  [3]. L’élément le plus troublant de cet envahissement n’est pas que des milliers de manifestants d’extrême droite s’en prennent au Capitole, mais bien que la police du Capitole et la direction du Pentagone se fassent les complices de cette tentative d’attaque sur le parlement.

Pour autant, cela ne suffit pas à renverser les résultats de l’élection. La connivence d’une partie de l’appareil sécuritaire avec l’extrême droite trumpiste n’est pas généralisée. La majeure partie de l’appareil d’État reste du côté de la légalité, de même que le Parti républicain. Si une partie de la base et même certains élus étaient bien actifs dans la prise du Capitole  [4], la direction du Parti républicain ne suit pas l’aventurisme de l’apprenti César. Le vice-président Mike Pence, pourtant fidèle parmi les fidèles de Trump, se désolidarise et ordonne à la Garde nationale de reprendre le Capitole.

Barack Obama et le Tea Party

Comment expliquer ce coup d’État avorté, le premier que connaissent les États-Unis dont les institutions sont particulièrement stables  ? La prise du Capitole trouve ses racines dans deux événements qui ont eu lieu il y a plus d’une décennie  : la crise économique de 2008 qui plonge dans la pauvreté des millions d’étatsuniennes et étatsuniens et l’élection de Barack Obama. D’un point de vue anticapitaliste, l’élection du premier président noir n’est que poudre aux yeux afin de mener la même politique néolibérale et impérialiste.

Au contraire, pour de larges portions de la société américaine, l’élection d’Obama a été un séisme remettant en cause une hiérarchie raciste (mal) dissimulée mais toujours extrêmement présente. De nombreuses milices sont apparues (Oath Keepers, III%ers, Proud Boys…) alors que le Tea Party, groupe conservateur raciste et ultra libéral prenait son essor au sein du Parti républicain.

Malgré de bon résultats économiques, le mandat de Trump est largement un échec autant au niveau de la politique internationale qu’intérieure. En dépit de diverses tentatives autoritaires, Trump ne parvient pas à fasciser l’État  : le Muslim Ban, le mur à la frontière, la destruction de l’Obamacare  [5], se heurtent à de fortes résistances institutionnelles. La dernière année du mandat de Trump est une catastrophe sanitaire et sociale largement aggravée par l’incompétence du président.

Fin mai 2020, l’assassinat de Georges Floyd marque le début d’une grande révolte qui est incarnée par le mouvement BLM, soulèvement massif contre les violences policières et plus globalement contre l’insécurité sociale que vivent les minorités.

Le mouvement BLM suscite des contre-mobilisations de la part de l’extrême droite qui entend réprimer les manifestations, parfois aux côtés de la police. Un patchwork de milices fait le coup de poing voire le coup de feu pendant des mois. Les Proud Boys et Patriot Prayer se spécialisent dans de durs affrontements de rue avec les antifascistes. Ce climat de guerre civile larvée est attisé par Donald Trump qui a préparé son opération de contestation du résultat des élections plusieurs mois avant novembre 2020.

Celle-ci repose simultanément sur une stratégie légale de contestation et sur l’appel à la rue et aux milices. Après avoir perdu l’élection, puis échoué à en contester les résultats sur le plan juridique, Trump joue son va-tout le 6 janvier 2021 et lance le coup de force. Celui-ci est voué à l’échec faute de soutien de la part du Parti républicain, de l’appareil militaire ainsi que du grand patronat  : ce sera la glissade finale dans la boue qui conclut le mandat.

La tentative de coup d’État a révélé au grand jour l’existance d’un courant fasciste autour de la figure de Trump qui dépasse largement les effectifs des groupuscules fascistes américains (alt-right, milices, suprématistes blancs).
Cc LARRY COHEN

Les conséquences de ce coup d’État manqué seront durables. Que Trump arrête la politique ou pas, la tentative de coup d’État a révélé au grand jour l’existence d’un courant fasciste autour de sa figure qui dépasse largement les effectifs des groupuscules fascistes américains (alt-right, milices, suprématistes blancs). Sans faire de prospective, il est probable que Trump continue à avoir un rôle important dans la vie politique étatsunienne.

L’autre conséquence majeure est le durcissement autoritaire du régime néolibéral actuel. Une nouvelle loi antiterroriste restreignant les libertés et donnant plus de pouvoir à la police se profile, alors que justement c’est une partie de la police qui aura permis la prise du Capitole  [6] !

Les milices d’extrême droite font le coup de poing

Nul doute que ce type de mesures s’appliquera aussi à l’extrême gauche dès lors qu’elle s’opposera au libéralisme économique de Joe Biden. Seul élément d’espoir à ce tableau sombre  : les mouvements sociaux et la prise de conscience révolutionnaire n’ont pas été aussi forts depuis longtemps aux États-Unis. Espérons que le duel mortifère entre libéralisme et extrême droite soit interrompu par les mouvements sociaux et les révolutionnaires qui ont de beaux jours devant eux aux États-Unis.

Matt (UCL Montpellier)

[1« États-Unis : la police a-t-elle laissé les manifestants envahir le Capitole  ? Ce que montrent les images amateures  », Observers.france24.com.

[2Former Capitol Police Chief Steven Sund’s request for National Guard backup was denied, he says in interview », Eu.usatoday.com.

[3« Donald Trump licencie Mark Esper, chef du Pentagone », Cnews.fr.

[4«  Des élus républicains traqués après l’insurrection au Capitole  », 24heurs.ch.

[5Assurance maladie pour les plus pauvres.

[6« Here Are 4 Better Responses to the Capitol Riot Than Expanding “Domestic Terror” Crackdowns », jacobinmag.com.

 
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