Eugénisme : Généalogie d’une obsession de l’extrême droite

Parler d’eugénisme aujourd’hui renvoie soit à une pensée scientifique datée de la fin du XIXe siècle, soit à une vision futuriste des biotechniques liées à la procréation (choix des embryons, sélection du génotype de l’enfant à venir…) qui semble plus tirer du côté de la science fiction. Pourtant l’eugénisme qui a fasciné les régimes fascistes de la première moitié du XXe siècle reste une boussole bien actuelle à l’extrême droite.
L’eugénisme est un concept développé par Sir Francis Galton (1822-1911), explorateur, géographe, météorologiste et biométricien connu pour ses travaux en statistique et en psychométrie, à la fin du XIXe siècle. Le terme apparaît pour la première fois en 1883 dans son ouvrage Inquiries into Human Faculty and its Development. L’eugénisme tel que défini par Galton se définit comme « la science qui traite de toutes les influences qui améliorent les qualités innées d’une race et des méthodes qui les développent avec le plus grand avantage » et s’inscrit dans une pensée héréditaire alors en vogue dans les milieux scientifiques. C’est cette même pensée qui inspire la théorie du « darwinisme social », popularisée par les travaux du sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903), qui cherche à appliquer au monde social la Théorie de l’évolution développée par le célèbre naturaliste Charles Darwin (1809-1882). Ce dernier, cousin de Galton et inspirateur de ses travaux, écrit à son propos « nous savons maintenant, grâce aux admirables travaux de M. Galton, que le génie [...] tend à être hérité ».
Galton, inspiré en cela par les travaux sur l’évolution de Darwin sur la sélection naturelle, suggère que des principes similaires pourraient être appliqués aux humains pour « améliorer la race humaine ». Ainsi selon Galton l’eugénisme doit viser à améliorer le patrimoine génétique humain en encourageant notamment la reproduction des individus possédant des « traits désirables » et en décourageant celle de ceux possédant des « traits indésirables ». Ses travaux l’amènent également à s’intéresser aux caractères héréditaires de certaines particularités : le « génie », le « talent » ou des caractéristiques physiques. Mais pour Galton l’eugénisme n’est pas seulement une science descriptive, c’est aussi une science prescriptive de méthodes pour le mettre socialement en œuvre. Les questions relatives au contrôle des mariages tient une part importante dans ses réflexions. Galton promeut les incitations encourageant les mariages entre « personnes aptes » et les restrictions décourageant les mariages entre « personnes inaptes ». La question du contrôle des migrations est également abordée, certaines vues comme « bénéfiques » du point de vue eugéniste seraient encouragées tandis que d’autres seraient limitées voire interdites.
« Améliorer la race humaine »
Si l’on voit immédiatement l’attrait des questions liées à l’eugénisme pour les extrême droites, les démocraties libérales n’ont pas été épargnées par la mise en œuvre de ces politiques, bien au contraire. Et dès le début du XXe siècle plusieurs États vont, sous l’influence des travaux de Galton, mettre en œuvre des politiques eugénistes. C’est aux États-Unis, pays ségrégationniste, où les Lois Jim Crow organisent légalement cette discrimination, que ces idées vont trouver un premier terrain propice à leur essor. Plusieurs fondations eugénistes sont créées : la Race Betterment Foundation à Battle Creek (Michigan) en 1906 ou l’Eugenics Record Office à Cold Spring Harbor (New York) en 1911. Soutenues par des intellectuels et des fonds privés, elles vont participer à la diffusion des idées eugénistes. En 1896, dans le Connecticut, une loi interdit le mariage à quiconque serait « épileptique, imbécile ou faible d’esprit », plusieurs États suivront cette voie. En 1907, l’État de l’Indiana est le premier à promulguer une loi de stérilisation (invalidée par la Cour suprême de l’Indiana en 1921), là encore plusieurs États suivront cette législation.
Sur les panneaux nous pouvons lire : « Preuves de la détérioration de la race. Possibilités et méthodes d’amélioration de la race. Importance de l’hygiène raciale ou de l’eugénisme », « Race Betterment : un mouvement populaire et non sectaire ayant pour but pour faire progresser les connaissances bénéfiques à la vie », « Rappel : l’amélioration signifie manger, boire, travailler, jouer et dormir biologiquement ».
En Europe aussi l’eugénisme séduit nombre de « savants » et politiciens : en Angleterre, en Suède – notamment à l’initiative des sociaux-démocrates – ou dans l’Allemagne de Weimar. Mais c’est bien entendu dans les régimes d’extrême droite, fascisme italien et nazisme allemand, que les idées eugénistes vont trouver à se développer dès les années 1920 dans deux directions, à priori opposées. Du côté italien, de nombreux scientifiques eugénistes européens expriment publiquement leur admiration du Duce qui, engagé dans une politique nataliste nationaliste, penche plutôt vers un eugénisme nataliste néo-lamarkien qui postule qu’« il faut la quantité pour avoir la qualité », dans le but de construire « l’Homme nouveau », fasciste bien évidemment. Le principal maître d’œuvre de cette pensée est le statisticien et démographe Corrado Gini, signataire en avril 1925 du Manifesto degli intellettuali fascisti (Manifeste des intellectuels fascistes) et membre du comité de dix-huit « sages » chargé de rédiger la Constitution fasciste. Il justifiera son engagement en faveur du fascisme dans un article publié en 1927 dans une revue étasunienne : La base scientifique du fascisme. L’« eugénisme latin » instauré par le régime fasciste se construit sur une latinité qui l’opposerait à l’« eugénisme nordique », un « eugénisme positif » basé sur une forte démographie et des mesures sanitaires, plutôt qu’un « eugénisme négatif » promouvant notamment les stérilisations féminines (et dans de moindre cas la vasectomie). S’il se prétend non raciste, la logique racialiste de l’eugénisme s’imposera progressivement pour aboutir à deux séries de lois et décrets : en 1937 avec l’interdiction du mariage et du concubinage entre Italiens et Italiennes et « sujets des colonies africaines », puis en 1938 avec la promulgation d’une première série de décrets et notamment celui sur la « défense de la race dans les écoles fascistes ». Enfin, à la suite de la proclamation de Benito Mussolini depuis le balcon de l’hôtel de ville de Trieste le 18 septembre 1938, une loi qui, s’appuyant sur un Manifeste de la race, postule que « les Juifs présents en Italie depuis l’Antiquité ne relèveraient pas de la “race italienne” et n’appartiennent officiellement plus au peuple italien ».
Un pilier de la pensée nazie
Le régime nazi pour sa part mettra en œuvre diverses mesures eugénistes dès le début de sa prise de pouvoir, l’eugénisme pouvant être considéré comme l’un des piliers de la « pensée » nazie. Avant même les Lois de Nuremberg (1935), le régime nazi promulgue en juillet 1933 une loi dite de « prévention d’une descendance atteinte de maladie héréditaire » qui est en fait une loi de stérilisation eugénique obligatoires pour les personnes présentant l’une des neuf maladies légalement considérées comme héréditaires ou congénitales. Ces mesures de mutilation que l’on nomme alors « eugénisme négatif », seront complétées par des mesures encore plus directes d’euthanasie et d’assassinat (par gazage, sous-nutrition…) d’enfants puis d’adultes handicapées que l’on regroupe aujourd’hui sous le nom d’Aktion T4 qui débute en 1938 et se poursuit jusqu’à la fin du régime nazi en 1945. Et toujours sous le couvert « scientifique » d’une promotion « d’hygiène de la race ». Enfin les politiques d’emprisonnement et d’assassinat des indésirables : communistes, anarchistes, homosexuelles, Tsiganes, Juifs et Juives… et la politique d’extermination des Juifs et Juives d’Europe, des Tsiganes, des populations slaves sur le territoire du Reich et plus généralement dans toute l’Europe s’inscrivent dans une pensée eugéniste puisqu’il s’agissait là encore d’éliminer les indésirables, de « nettoyer le corps social », de « purifier le territoire ».
Stérilisations forcées
Si à la suite de la défaite du IIIe Reich en 1945, le racisme biologique n’est plus défendu, du moins publiquement, que par les marges les plus crasses de l’extrême droite, il n’en est pas de même de l’eugénisme qui continue tout au long du XXe siècle à être pratiqué légalement dans plusieurs démocraties occidentales, et notamment dans les pays scandinaves. En France, la stérilisation forcée des personnes handicapées – et tout particulièrement les adolescentes et jeunes femmes – est resté longtemps une pratique aussi répandue que taboue. Mais qu’en est-il aujourd’hui à l’extrême droite ? Si les programmes des partis RN ou Reconquête ! ne parlent pas directement d’eugénisme, certaines de leurs mesures phares s’inscrivent dans une pensée eugéniste, nationaliste et racialiste.
Le RN aujourd’hui, comme hier le FN, fait de la « préférence nationale » une mesure emblématique de son programme et notamment en matière de politique familiale. Le lien est très directement établi dans la présentation du « projet famille » du RN paru à l’occasion de la dernière présidentielle : « La politique familiale a aussi pour but de permettre aux Français de fonder des familles et, ainsi de rétribuer le service que lui rendent les familles françaises, en tant qu’outil de consolidation de la France ». Lors de la campagne présidentielle de 2022, Marine Le Pen candidate proposait ainsi de « doubler l’allocation de soutien familial (ASF) pour les parents isolés français » ou encore de « réserver les prestations familiales aux foyers dont au moins un des parents est français ». Lors des élections législatives de 2024 cette mesure était reprise en promettant de « réserver les aides sociales aux Français ». Ces mesures étant par ailleurs assorties de promesses d’économies, un « gain » de « 15,6 milliards durant le quinquennat ». Une façon à peine détournée de reprendre un mantra raciste qui voudrait que les personnes étrangères coûtent à la Nation et aux « vraies Françaises et Français ».
Du côté de Reconquête !, comme souvent, le curseur semble encore aller plus à droite. Dans son discours de Villepinte, Éric Zemmour promettait, s’il était élu, de « supprimer le droit au regroupement familial et réduire drastiquement l’immigration familiale ». Si comme au RN plusieurs mesures du candidat d’extrême droite vont dans le sens de la préférence nationale il est plus explicite dans ses propos puisqu’il s’agit de « soutenir les familles et d’encourager la natalité », entendue « française » ou « de souche », ainsi cette mesure ayant pour but de « favoriser les familles en milieu rural avec une bourse de naissance de 10 000 euros, attribuée aux familles françaises ». Pour le candidat de Reconquête !, la ruralité est nécessairement blanche, française et « de souche ». Enfin, une mesure qui fait unanimité à l’extrême droite et dans large partie de la droite : la suppression de l’Aide médicale d’État (AME) notamment mise en avant par Zemmour lors de la présidentielle de 2022. Votée par le Sénat dans le cadre de la Loi immigration, celle-ci s’inscrit dans une indéniable logique raciste et eugéniste… et une aberration du point de vue médical.
L’origine idéologique du « Grand Remplacement »
La question démographique enfin est aujourd’hui au cœur des préoccupations racistes des extrême droites. Pour faire face à leur délire du « Grand remplacement », la question de la natalité s’est imposée dans leur agenda politique. En septembre 2021, le pas encore candidat Éric Zemmour rencontrait le Premier ministre hongrois Viktor Orban et participait, ainsi que Marion Maréchal, à un colloque sur la démographie. Il décrivait alors au média d’extrême droite Breizh info la démographie comme « un des éléments fondamentaux de la lutte civilisationnelle entre Orient et Occident ». Cette obsession de la perpétuation d’une « race blanche » pure est la quête des militantes et militants d’extrême droite qui s’organisent dans des Zones identitaires à défendre (ZID), souvent des petits villages ruraux où des militantes et militants écofascistes chercher à « accaparer et protéger » les rares territoires où les « populations de souche » pourraient encore vivre, et lutter contre « les hordes de migrants » qui fuient les autres continents devenus inhospitaliers. D’autres comme le youtubeur suprémaciste Daniel Conversano ont préféré l’exil en Roumanie dans le but de créer des communautés blanches en Europe de l’est. C’est aussi cette même obsession nataliste et eugéniste que l’on retrouve au sein de la communauté tradwife (un archétype de la femme au foyer construit d’après une représentation de la ménagère étatsunienne des années 1950) et notamment aux États-Unis où celles-ci promeuvent le White baby challenge (défi de mettre au monde le plus de bébés blancs et blanches) pour « régénérer » la race blanche menacée sinon de disparaître.
L’eugénisme popularisé il y a près de 150 ans par Francis Galton est encore aujourd’hui une pensée bien vivace. La crise COVID a montré la porosité de réflexes eugénistes, y compris parmi les militantes du mouvement social. Elle infuse les discours et pratiques politiques notamment à l’extrême droite. Si dès l’origine ses promoteurs ont mis en avant un « eugénisme positif », celui d’incitation (qui a d’ailleurs séduit certains et certaines dans les milieux socialistes et même parfois libertaires), il s’inscrit toujours in fine dans une vision racialiste de la société. La préférence nationale en matière d’allocation familiale ou de démographie est la première étape d’une politique ethnoracialiste. Face à l’annonce imminente en France d’une inversion des courbes démographique à venir (quand le nombre des décès sera supérieur à celui des naissances) il est à craindre que cette « peur du déclin » alimentée par l’extrême droite favorise l’expression de mesures eugénistes nationalistes. Face à cela nous devons proposer des alternatives solidaires, émancipatrices et inclusives.
David (ami d’AL)





