Femmes et santé : Ce que l’autogestion changerait (ou non)

Version imprimable de cet article Version imprimable


Le secteur de la santé est en dette colossale envers les femmes. En tant qu’usagères maltraitées, en tant que remplaçantes des services défaillants auprès des patient·es, en tant que travailleuses surexploitées. Socialisation, autogestion et planification démocratique ne suffiraient pas, en soi, à améliorer les choses. Il faudrait également un rééquilibrage très volontariste.

La socialisation et l’autogestion du système de santé concourraient-elles à l’amélioration de la situation des femmes ? Si la finalité est la bonne santé de toutes et de tous, cela passera en premier lieu par la suppression des mauvaises conditions de travail (dangereuses, insalubres, stressantes) et par la suppression des mauvaises conditions de vie (pollution, pesticides, nourriture industrielle, etc.). La préservation de la santé publique est quand même le meilleur moyen de soigner les gens.

Avec la socialisation, l’impératif de rentabilité ayant disparu, la recherche médicale pourrait avoir pour objectifs de trouver des remèdes à toutes les maladies, y compris les plus rares.

La planification : par les femmes, pour les femmes

Il serait facile de programmer la réouverture de maternités de proximité et de centres d’interruption volontaire de grossesse avec un nombre adéquat de lits et de soignant·es. Il serait également faisable de travailler sur la taille et la solidité des matériels, sur l’accessibilité aux personnes porteuses de handicaps... encore faudrait-il en avoir la volonté. Les instances chargés de planifier devraient être constitués d’une large majorité de femmes, avec une forte participation des associations de malades femmes, tant que ce sont elles qui portent le souci de tous les autres et tant que les hommes ne se soucient pas davantage d’elles.

Mais lorsqu’on parle de planification pour la santé publique, il ne s’agit pas seulement de déterminer quels objets ou services on va produire, et dans quelles quantités, mais quels soins vont être proposés à l’ensemble des humains, de quelle façon et avec quels moyens. Or il est infiniment plus compliqué de planifier l’empathie et l’humanité. Il y a sans doute quelque chose à faire du côté des objectifs éducatifs et de la formation aux métiers du soin en particulier. De nom­breux besoins spécifiques aux femmes sont mal assurés aujourd’hui et devraient être pris en compte spécifiquement.

De nom­breux besoins spécifiques aux femmes sont mal assurés aujourd’hui
et devraient être mieux pris en compte. La conduite des soins doit être ­décidée conjointement entre organisations du personnel et associations de patientes et patients.

En matière de santé reproductive, il faudra corriger le mépris des médecins et la maltraitance par le corps médical ; l’absence de choix laissé aux femmes en matière d’accouchement ou de contraception ; la difficulté d’accès à l’avortement ; les discriminations en matière d’accès à des techniques comme la PMA.

Un certain nombre de maladies présentent des symptômes différents en fonction du sexe – la crise cardiaque en est l’exemple le plus connu – et sont donc sous-diagnostiquées pour les femmes. Les femmes sont plus mal soignées que les hommes, toujours un peu accusées d’être plus instables psychiquement que malades physiquement. Nombreuses sont les errances thérapeutiques pour cause de « c’est dans la tête ». Des femmes commencent leur con­sultation par « non, docteur, je ne fais pas une dépression ». Les victimes d’endométriose commencent juste à être écoutées, pour une maladie aussi ancienne que les règles, alors qu’elles ont entendu de multiples « c’est normal de ­souffrir ».

Les femmes grosses consultent peu, lasses des matériels inadaptés et des phrases assassines évoquant la difficulté des examens sur un corps hors normes sociales. Et quand elles consultent, les pathologies sont forcément plus graves.

Bref, soigner des gens, ce n’est pas seulement fabriquer des objets ou des services. La conduite des soins doit être ­décidée conjointement entre organisations du personnel et associations de patientes et patients. C’est là que la question autogestionnaire se pose.

L’autogestion des services de santé

La question de l’autogestion se pose essentiellement dans les hôpitaux et pour les aides à domicile et assistant·es de vie.

Or, l’hôpital actuel est un milieu très hiérarchisé, dirigé par des hommes, bien que près de 80% des agentes soient des femmes. Les agressions sexuelles y sont nombreuses, favorisées par les relations hiérarchiques et la ­culture carabine (grossièreté et dessins pornos). Et surtout, elles y sont tues. Il est donc difficile ­d’imaginer comment instituer une réelle autogestion dans ce contexte d’inégalités patriarcales, sauf à établir dès maintenant des rapports de force féministes au sein des collectifs de travail : c’est à celles qui bossent de décider comment elles bossent. La réalité d’aujourd’hui c’est que les femmes représentent l’écrasante majorité des métiers du bas de l’échelle : agentes hospitalières, aides-soignantes, infirmières à l’hôpital ou à domicile, aides à domicile et assistantes de vie. La moitié des médecins, spécialistes comme généralistes sont des femmes… spécialisées dans des métiers de femmes : elles représentent deux tiers des gynécologues et des pédiatres, et seulement 30% des chirugien·nes.

L’autogestion des services d’intervention à domicile demande une refonte totale. Il faut que des moments collectifs existent pour se rencontrer, se parler et planifier les interventions, organiser les remplacements, ne plus être seules face à un usager ou à une usagère [1]. Étrangement, c’est dans ce secteur de la santé si difficile à syndiquer que l’auto-organisation semble la plus facile, une fois les moyens mis à dis­position.

On ne peut que souhaiter la disparition des Ehpad et autres institutions d’enfermement et d’isolement, et leur remplacement par de petites unités de vie, en cohabitation.

Le patriarcat ne sera pas vaincu par la socialisation

La socialisation, l’autogestion et la planification démocratique amélioreraient la situation des travailleuses dans la même proportion que celle des travailleurs. Mais améliorer la situation des femmes par rapport aux hommes demande d’autres moyens. Le patriarcat ne disparaîtra pas avec le capitalisme, de la même façon qu’il ne disparaît pas de lui-même dans les entreprises ou organisations non hiérarchiques. Parce qu’il est en partie imbriqué dans le capitalisme mais, surtout, qu’il lui est antérieur, à côté et partout dans nos vies, parce qu’il profite aux hommes par le travail gratuit des femmes. On peut tout à fait imaginer l’ouvrier autogestionnaire rentré chez lui retrouver sa compagne aide-soignante autogestionnaire et lui demander : « Qu’est qu’on mange ? » À moins de socialiser les tâches domestiques ? D’habiter en non-mixité ?

Ce qui changera la donne pour les femmes, c’est le rapport de force qu’elles auront établi en s’organisant collectivement pour défendre leurs intérêts, en construisant l’entraide.

Christine (UCL Sarthe)


Les autres articles du dossier :

[1Lire par exemple : « Médico-social : la tête contre les murs », Alternative libertaire, mars 2020.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut