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Georges Ibrahim Abdallah : un révolutionnaire libanais embastillé depuis 1984

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Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais et combattant pour une Palestine libre et démocratique, est emprisonné en France depuis 1984. Libérable depuis 1999, son maintien en détention relève de la vengeance d’État et du maintien des intérêts impérialistes de la France, des États-Unis et d’Israël.

Pendant la guerre civile au Liban, il y a 40 ans, les Palestiniens représentent un espoir révolutionnaire pour tous les peuples de la région. Les camps de réfugié·es palestiniens installés dans le pays bouillonnent de cet espoir. Les troupes israéliennes vont alors envahir le Liban à deux reprises (1978 et 1982) pour expulser les Palestiniens, causant des dizaines de milliers de morts et des destructions terribles. Dans le même temps, les troupes occidentales (France et États-Unis) débarquent à Beyrouth en 1982 et tentent d’imposer un régime fantoche dirigé par les phalangistes, alliés d’Israël.

Pendant la guerre civile au Liban, les troupes israéliennes envahissent le pays et les troupes occidentales tentent d’imposer un régime fantoche dirigé par les phalangistes.
ÉDITIONS TREBIA

Dans la résistance à ces invasions, les communistes libanais combattent aux côtés de la résistance palestinienne. Un groupe, les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), décide de porter la guerre à l’extérieur. Il revendique, en 1982, l’exécution à Paris d’un membre du Mossad et d’un membre de la CIA. Accuser les FARL de terrorisme rappelle l’Affiche rouge où les résistants du groupe Manouchian (dont le père de l’auteur de ces lignes était membre) étaient décrits comme «  l’Armée du crime  ».

Quand on rencontre Georges Ibrahim Abdallah dans la prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), il est toujours à la fois entier et d’une grande modestie. Il est intransigeant sur la légitimité de son engagement  : «  il ne faut pas dire que je suis innocent  ». Tout espoir à l’égard des autorités qu’il «  abjure  » est absurde.

Arrêté à Lyon en 1984 pour détention de faux papiers, il justifiera lors de son procès l’action des FARL. Le préfet Yves Bonnet à l’origine de son arrestation et qui dirigeait alors la DST, n’hésite pas à dire aujourd’hui que Georges n’est pas coupable de ce pour quoi il a été condamné et que les preuves ont été fabriquées. Georges sera condamné pour «  complicité d’assassinat  »… à la prison à vie.

Arrêté à Lyon en 1984 pour détention de faux papiers, il justifiera lors de son procès l’action des FARL. Le préfet Yves Bonnet à l’origine de son arrestation et qui dirigeait alors la DST, n’hésite pas à dire aujourd’hui que Georges n’est pas coupable et que les preuves ont été fabriquées.
REUTERS

Une libération qui aurait déjà dû avoir lieu

Les auteurs d’attentats en France liés à l’Iran ou au Hezbollah à la fin des années 1980 seront vite libérés ou échangés. Au Liban, après 1990, tous les chefs de guerre aux mains ensanglantées seront blanchis ou amnistiés et se partageront le pouvoir. Mais quand on s’appelle «  Abdallah  », on est forcément un «  terroriste islamiste  ». Dans cette France sécuritaire et menant une politique impérialiste, Georges, qui est un marxiste-léniniste né dans une famille chrétienne, va payer le prix fort.

Nos dirigeants répètent à l’envi les mots «  État de droit  », «  République  », «  droits de l’homme  », termes qu’ils ne cessent de vider de leurs sens. Ce que notre système policier et juridique va infliger à Georges est ahurissant  : une condamnation à perpétuité pour complicité de terrorisme quand les victimes sont des membres de services secrets de pays étrangers régulièrement coupables de terrorisme d’État. Celui qui l’a fait arrêter explique que les preuves ont été fabriquées. Son premier avocat reconnaît avoir été recruté par les services secrets français.

Il n’y aura pourtant pas de nouveau procès. Depuis 1999, Georges est «  libérable  » puisque la perpétuité réelle n’existe pas en France. Mais cette libération n’aura jamais lieu. La justice va pourtant prononcer cette libération à plusieurs reprises. En 2012, tout le Liban progressiste se précipite à l’aéroport pour l’accueillir puisque la libération est assortie d’une expulsion. Mais rien ne se passera. Les gouvernements israélien et étatsunien (par la voix d’Hillary Clinton) exigent de la France son maintien en détention. Et parmi les dirigeants français, c’est l’ineffable Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, qui refusera de signer la libération et l’expulsion.

Depuis lors, Georges refuse l’humiliation de demander une nouvelle fois sa libération. Dans le Liban déchiré et en faillite, Georges n’est plus un sujet de conflit. Le président Michel Aoun a officiellement demandé sa libération et son expulsion. L’ambassadeur libanais a visité Georges à Lannemezan. Mais rien n’y fait. Comme Georges l’explique lui-même  : «  le Liban est un petit pays, les décisions se prennent ailleurs  ». Et la France qui essaie de criminaliser l’antisionisme et la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) contre l’État d’Israël se comporte en allié précieux de Netanyahou en traitant Georges comme sont traités les principaux dirigeants palestiniens.

Le militant et son humanité

On ne sort pas indemne d’une rencontre avec Georges. Alors que c’est lui qui combat, jour après jour, la destruction lente qu’inflige la prison éternelle, il reste le militant révolutionnaire de sa jeunesse. Il y a deux dangers en prison, martèle-t-il  : ne pas garder son intégrité mentale et se croire le centre du monde. Il a su éviter ces deux écueils.

Dans la prison, il a noué d’excellents rapports avec ses codétenus, notamment les militants indépendantistes basques de l’ETA condamnés eux aussi à de très longues peines. Il est respecté par ses gardiens. Il s’informe en permanence par les journaux, la radio ou la télévision. Il se lève parfois en pleine nuit pour écouter la radio soudanaise peu brouillée à cette heure-là. Il parle peu de lui, mais le dialogue avec les visiteurs lui permet d’affiner ses idées sur l’état du monde arabe, les limites du Printemps arabe, la Palestine, la révolution soudanaise, la lutte des classes, les gilets jaunes, la révolution. Malgré tout ce qu’il subit, il reste très optimiste.

Quand les prisonniers palestiniens déclenchent une grève de la faim contre leurs conditions de détention, Georges en déclenche une par solidarité. Quand une manifestation ou un meeting pour sa libération se déroulent, Georges fait lire un message. Pas pour se lamenter, mais pour analyser la situation et donner des pistes. (Quand le Raid débarque violemment chez l’auteur de ces lignes le 9 juin 2015 suite au piratage de sa ligne téléphonique par un sioniste d’extrême droite, un des premiers messages de solidarité que je reçois vient de Georges. Il lui explique que les sionistes et l’État français ne se sont pas trompés de cible, puisqu’il soutient la cause palestinienne.

Sur la Palestine qui est au coeur de son engagement (il a rejoint très tôt le Front populaire de libération de la Palestine), Georges a des conceptions très internationalistes. Il peut se montrer très critique, vis-à-vis de la bourgeoisie palestinienne et d’Arafat. Georges dénonce les capitulations, le départ de l’OLP du Liban, les accords d’Oslo. Il partage l’idée qu’après la défaite du sionisme, les habitantes et habitants de la région devront vivre ensemble avec les mêmes droits. Il est très admiratif de ce que fait l’Union juive française pour la paix (UJFP), qui brise les clichés communautaires et apporte une solidarité concrète aux paysannes et paysans de Gaza.

Tous les ans, le 24 octobre, environ 500 personnes manifestent à Lannemezan pour sa libération. C’est significatif mais c’est trop peu. Qu’on soit révolutionnaire, pour les droits du peuple palestinien ou tout simplement pour les droits humains fondamentaux, on doit y être et il faudra être beaucoup plus nombreuses et nombreux en octobre prochain. Pour l’instant, l’extrême gauche est de loin la principale composante du mouvement pour sa libération. Georges reçoit un nombre croissant de visiteurs. Il y a à présent, outre l’ambassadeur du Liban, quelques élus (PCF, France Insoumise). Au Liban, des manifestations se tiennent devant l’ambassade de France. Deux films et un livre vont sortir très prochainement. Fedayin, réalisé par des membres du comité Palestine vaincra de Toulouse, retrace à la fois le parcours de Georges depuis son village du Nord Liban jusqu’à son arrestation. Plusieurs interviews permettent de comprendre comment cet incroyable scandale se perpétue.

Renforcer la solidarité

Pierre Carles a écrit dans le Monde diplomatique d’août un article «  Terroriste un jour, terroriste toujours  ?  » et il achève un film intitulé Who wants Georges Ibrahim Abdallah in jail ? Saïd Bouamama va publier très prochainement un livre intitulé L’affaire Georges Ibrahim Abdallah. Il est temps de se bouger pour qu’il sorte enfin.

Pierre Stambul (Union juive française pour la paix)

 
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