Grèce : Exarcheia, le quartier qui fait peur au bourgeois

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Le gouvernement de droite qui a succédé à Syriza a décidé d’en finir avec ce célèbre quartier d’Athènes, haut lieu de l’anarchisme et symbole de la résistance populaire.

En 2015, le parti Syriza, qui se présente comme une alternative de gauche à la politique austéritaire imposée par la Troïka  [1], faisait campagne avec le slogan «  L’espoir vient  ». Si cet espoir est bien parvenu à amener Alexis Tsipras au pouvoir, il a vite été douché. En quelques mois, la coalition issue de la gauche radicale et d’une partie du mouvement social s’est métamorphosée pour appliquer au mieux les directives européennes voire les anticiper. La politique économique menée par Syriza ne s’est finalement pas démarquée de celles de ses prédécesseurs du Pasok (PS grec) ou de Nouvelle Démocratie (ND, droite).

Il n’est donc pas étonnant qu’en juillet, lors des élections législatives, Syriza ait été renversée par Nouvelle Démocratie, avec à sa tête Kiriakos Mitsotakis. Ce dernier s’est fait élire sur la base d’un programme très à droite, notamment sur les questions de «  sécurité  ».

L’une de ses promesses de campagne phares était l’augmentation massive du recrutement de policiers, avec 1 500 postes supplémentaires. La rhétorique sécuritaire fonctionne d’autant mieux en Grèce que le pays constitue ces dernières années la principale porte d’entrée dans l’espace Schengen pour les personnes qui n’ont pas la chance d’obtenir un visa. Depuis 2015 en particulier, le pays est confronté à une sévère crise de l’accueil. À titre d’exemple, plus de 630 000 personnes sont passées par la seule île de Lesbos. Face à cette situation, les autres pays européens ont refusé d’accueillir plus de monde ou ont carrément cherché à fermer leurs frontières et à criminaliser l’entrée irrégulière sur leur territoire.

En Grèce, un formidable élan de solidarité populaire a accompagné l’action des ONG pour permettre un accueil le plus digne possible. Mais la droite et l’écrasante majorité des médias dominants jouent depuis des années un jeu dangereux en assimilant la criminalité, notamment le trafic de drogue, aux migrants et aux réfugié·es. Fait symptomatique  : le ministère de la Politique migratoire a été absorbé par l’équivalent du ministère de l’Intérieur grec, déléguant symboliquement l’accueil des migrantes et migrants à la police. Les contrôles aux frontières et dans les grandes villes se sont renforcés et l’État cherche à accélérer le renvoi des migrantes et des migrants vers la Turquie, au mépris de tout respect pour les droits humains. La droite a également annulé un décret qui permettait l’accès à la sécurité sociale pour les migrants et migrantes.

L’autoritarisme comme solution au clientélisme ?

Nouvelle Démocratie domine la vie politique grecque depuis des décennies, en alternance avec le Pasok. Avant l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015, ces deux partis-institutions ce sont largement servis de l’appareil d’État pour placer leurs lieutenants respectifs à des postes stratégiques (et grassement payés) et pour récompenser leurs fidèles soutiens, notamment au sein du patronat. Le jeu consiste à hurler au scandale quand on est dans l’opposition et à reproduire le même schéma une fois au pouvoir. A peine un mois après son arrivée au pouvoir, ND a démis Vassiliki Thanou, ancienne conseillère d’Alexis Tsipras, de ses fonctions de présidente de la commission de la concurrence. Mais le meilleur reste à venir  : Nouvelle Démocratie entend «  dépolitiser la haute fonction publique  » (sic) en interdisant l’accès à une autorité administrative indépendante à quiconque aura occupé un emploi dans un cabinet ministériel ou une fonction politique. Reste à voir si cela s’appliquera également à ses propres soutiens.

Dans le même temps, Mitsotakis fait la promotion d’une réforme institutionnelle qui vise à renforcer le pouvoir du Premier ministre (au détriment des autres ministres et du Parlement).

Dans l’éducation également, on retrouve cette même volonté de contrôle avec une réforme qui propose d’évaluer les enseignantes et les enseignants tout au long de leur carrière. Les universités, en particulier, constituent des contre-pouvoirs bien trop gênants pour ce nouveau gouvernement. L’ouverture de l’enseignement supérieur à la concurrence et au privé relève de la même logique  : déshabiller et contrôler le secteur public de l’éducation pour ouvrir de nouveaux marchés juteux pour les capitalistes.

Pays à vendre

Mitsotakis a surfé sur le mécontentement populaire généré par dix ans d’austérité drastique. Syriza se vantait d’avoir rétabli l’équilibre financier du pays et d’être même en excédent budgétaire, mais à quel prix  ? Les taxes et les impôts se sont multipliés, alors que les salaires stagnent ou régressent. La droite n’avait donc qu’à cueillir le fruit. Elle s’offre le luxe en juillet de réduire la taxe foncière en faisant l’unanimité sur l’échiquier politique. Cette taxe, très impopulaire dans un pays où près des trois quarts de la population est propriétaire, était devenue le symbole de la crise.

En revanche, le programme libéral que prépare Mitsotakis est clair et est fait pour durer  : diminution des taxes sur les entreprises, multiplication des partenariats public-privé (pour la rénovation du port du Pirée notamment), loi permettant au patronat de licencier sans motiver sa décision et sans prévenir le ou la salarié·e… Les taxes sur les dividendes devraient également être réduites de moitié. Et ce n’est probablement pas la Troïka qui verra des choses à redire à cette politique, même si elle continue de veiller au grain.

Enfin, pour compléter le tableau, le premier décret du nouveau gouvernement a consisté, en deux lignes, à supprimer la brigade antifraude du fisc grec (SDOE). Créée il y a vingt-quatre ans pour combattre l’évasion fiscale (environ 30 milliards d’euros par an jusqu’à récemment), cette brigade appartient désormais au passé. Comme première décision politique, difficile de faire plus clair sur ses ambitions.

L’épineux dossier anarchiste

La Grèce est l’un des pays au monde où le mouvement anarchiste est le plus fort. En effet, les luttes étudiantes des années 2000 et surtout le soulèvement de décembre 2008, après l’assassinat d’Alexis Grigoropoulos (15 ans) par un policier, ont énormément contribué au développement de l’anarchisme dans ce pays.

Depuis 2015, un groupe s’est particulièrement fait connaître sous le nom de Rouvikonas («  Rubicon  ») en multipliant les actions de solidarité et d’entraide, de participations à des manifestations de rue ou d’actions directes contre des institutions étatiques, des représentations étrangères (le consulat français a été pris pour cible à plusieurs reprises) ou des représentants du capitalisme en Grèce. Basé sur l’automédia, le groupe pratique une forme d’action directe qui se veut radicale et accessible. Le discours est volontairement simple, les cibles sont souvent consensuelles (siège du patronat, ministère de la Défense, Banque nationale) et les actions sont revendiquées au grand jour.

Nouvelle Démocratie entend résoudre le problème en transformant la loi pour que de telles actions du groupe tombent sous le coup de la législation antiterroriste et que l’ensemble des membres puissent être tenus responsables de toutes les actions commises au nom du groupe, y compris celles où ils et elles ne sont pas présentes. Les plus exposés d’entre elles et eux encourent en ce moment des peines de plusieurs années de prison pour des faits qui relèvent normalement, d’un point de vue juridique, du simple vandalisme.

La bataille d’Exarcheia

Rouvikonas fait partie de la myriade de collectifs anarchistes qui font vivre le quartier d’Exarcheia à Athènes. L’État grec estime que ce dernier abrite 23 occupations, dont 11 lieux de collectifs anarchistes et anti-autoritaires. Les 12 autres abritent des migrant·es et des réfugié·es, qui seraient à la rue sans l’action des militant·es. Sans compter les lieux légaux (sièges de maisons d’édition, coopératives tenues par des militant·es...) qui existent également dans les environs, et le parc autogéré de Navarinou, érigé depuis dix ans en lieu et place d’un projet de parking.

Mais pour la droite, le quartier d’Exarcheia, c’est avant tout la drogue et la violence, protégées par «  l’asilo  » universitaire. Depuis l’insurrection étudiante de 1973, les universités sont un sanctuaire quasiment interdit à la police. Nouvelle Démocratie entend abolir cette loi pour pouvoir aller chercher les manifestantes et manifestants qui s’y réfugient et s’y préparent lors d’affrontements avec la police. À Exarcheia, la fameuse faculté de Polytechnique figure explicitement parmi la short-list des lieux à mettre au pas pour le nouveau gouvernement. Au mois d’août, la police a réalisé pas moins de quatre descentes dans le quartier, prétextant des opérations antidrogue.

Derrière ça, l’objectif est bien de «  nettoyer  » ce quartier central pour le préparer à la gentrification et au marché de la location touristique sur lequel lorgnent tous les promoteurs immobiliers. Comme le dit bien Katerina Papakosta, députée ND devenue vice-ministre de la Police dans le gouvernement Tsipras en 2018, l’enjeu est de «  faire d’Exarcheia la Montmartre  » grecque. Vider «  pacifiquement  » les lieux rebelles, puis effacer les graffitis qui décorent les murs, «  verdir  » le quartier, rénover les bâtiments et en faire disparaître l’empreinte libertaire qui l’a façonné le quartier depuis des décennies en tenant la police, l’État et les mafias en respect.

Le gouvernement met ainsi la pression sur tous les pans de la société, et en particulier sur celles et ceux qui résistent le plus. Mais le mouvement social grec n’est pas mort et les camarades fourbissent leurs armes en attendant les batailles à venir. Alors que nous mettons sous presse, une violente attaque policière a visé quatre squats d’Exarcheia, dont deux où étaient logées 143 exilé·es, amené·es dans un centre en vue de contrôler leur situation. Trois autres personnes ont été interpellées. La solidarité internationale aura un rôle important à jouer pour soutenir la résistance à Exarcheia.

Gio (UCL Le Mans), le 26 août 2019

Action de soutien du groupe UCL Fougères

[1En échange d’un prêt de refinancement de l’Etat après la «  crise de la dette  » de 2009, la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international ont pris la main sur la politique économique et sociale du pays, imposant l’austérité au mépris des prétentions démocratiques.

 
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