Entretien

Hazem (anarchiste libanais) : « Lutter contre le confessionalisme »

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Depuis quelques années, existent au Liban une section Red and Anarchist Skinhead (RASH), un mouvement politico-culturel animé par des militant-e-s d’extrême gauche. Hazem a bien voulu brosser, pour AL, le tableau politique et social du pays, un an après la dernière guerre.

Alternative libertaire : Quel est ton avis sur la crise politique qui secoue le Liban depuis des mois ?

Hazem : Si on examine les deux coalitions qui se disputent le pouvoir, il est clair que les alliances sont complètement hallucinantes d’un point de vue idéologique. Du côté du mouvement du 14-Mars, on trouve des libéraux alliés à des fascistes et à des sociaux-démocrates ; du côté du mouvement du 9-Mars, on trouve des islamistes alliés à des patriotes nationalistes. Le Parti communiste libanais (PCL) ne prend pas position clairement, même si cela se voit qu’il penche du côté du Hezbollah et de ses alliés. De plus, les partis n’arrêtent pas de changer d’alliances localement et internationalement, selon leurs intérêts. Notre analyse politique est que nous n’avons rien à faire dans cette lutte pour le pouvoir provoquée par des interventions extérieures, je parle des États-Unis, de la France, de l’Iran, de la Syrie, d’Israël. Il est bien plus important de parler de la crise sociale qui frappe le Liban, du chômage massif qui pousse la population à migrer en permanence, de la dégradation du système éducatif public qui oblige les gens à aller dans le privé, ce qui renforce la sélection par l’argent.

À cause de la situation, les tensions interreligieuses montent à nouveau, on assiste au retour du voile, et des termes comme "nous les chrétiens", "nous les musulmans" ont fait leur réapparition. C’est très dangereux. En même temps, c’est le moment ou jamais de lancer des initiatives car la population veut que les choses changent. Les seules solutions qu’elle connaît sont celles qui viennent des médias, les gens descendent dans la rue un peu par sentiment patriotique mais sans vraiment savoir pourquoi. En ce moment, il faut montrer que le vrai changement, c’est l’amélioration du quotidien de la population plutôt que le soutien à un camp ou à un autre.

Qu’elles sont les associations, les organisations syndicales et politiques qui proposent des alternatives à l’affrontement des deux camps ?

Hazem : À l’extrême gauche, on se trouve dans une situation complexe née de la fragmentation des forces de la période précédente. Le PCL qui, à une époque, a été une grande organisation communiste, est aujourd’hui mourant. Les organisations qui constituaient le Jammoul (un front qui a réuni l’extrême gauche et des groupes anti-impérialistes pendant la guerre civile) ont décliné parce que le soutien international a cessé. Cette fragmentation a donné naissance à une multitude de petits partis et groupuscules. De nombreux militants passent plus de temps à parler politique dans les bars qu’à militer sur le terrain social ; On les a nommés, ironiquement, “ communistes de bar ”. En réaction, une partie de la jeunesse qui veut faire quelque chose s’en éloigne et s’investit surtout dans le social et l’humanitaire, en laissant de côté les questions politiques. Il n’y a donc pas de mobilisations importantes en ce moment. La seule c’est une initiative qui a réuni le Hezbollah et le PCL pour une rencontre internationale avec le linguiste libertaire américain Noam Chomsky. Pour moi, ce n’est surtout pas le genre d’initiative à développer car cela peut souder une alliance entre nationalistes arabes, islamistes et extrême gauche, ce qui est une grave erreur.

La mouvance anarchiste est faible, il y a des tentatives de structurer des réseaux et de constituer des collectifs libertaires ou plus large, mais cela fonctionne surtout à Beyrouth parce que les personnes peuvent se rencontrer régulièrement. Le collectif Autonomia, qui regroupe un noyau dur d’une dizaine de personnes, est une expérience prometteuse. Son objectif d’ouvrir un lieu de discussion et de diffusion d’idées libertaires, est devenu réalité avec l’existence de l’Infoshop et d’une liste mail. Samidoun est une expérience de collectif large intéressante qui regroupe des libertaires, des trotskystes, le Front populaire de libération de la Palestine, et d’autres. L’été dernier, il a organisé l’assistance aux personnes déplacées par la guerre et a donné lieu à des débats sur les pratiques et les façons de s’organiser pour aider au mieux ces personnes. Les libertaires ont eu leur mot à dire et ont marqué Samidoun de leur empreinte. S’ils ne sont pas encore capables de se donner une organisation autonome conséquente, les libertaires sont présents dans beaucoup de luttes associatives concernant l’éducation, le social, l’écologie, le féminisme, l’anti-homophobie. Des luttes où, à côté d’une branche "embourgeoisée" qui reprend les idées et les pratiques des ONG occidentales, on trouve des libertaires. Ce sont ces derniers qui ont permis des avancées pour le droit des femmes dans des quartiers vraiment durs où l’on n’entend pas habituellement des mots comme "féminisme".

Est-ce qu’il y a des libertaires dans le reste du pays ?

Hazem : En dehors de Beyrouth c’est très différent. Je n’ai pas de contact dans le Sud, je sais seulement qu’il existe un petit groupe de quelques personnes. Au Nord, d’où je viens, il y a un réseau qui milite à Tripoli et dans les villages alentours, surtout dans la zone du Akkar. Nous sommes une quinzaine de militants, mais beaucoup sont à l’étranger et deux camarades sont morts lors de la dernière guerre. Notre travail est axé sur l’éducatif, nous faisons du soutien scolaire gratuit, et nous organisons des rencontres pour que les enfants de villages différents se parlent. Comme chez nous des enfants peuvent commencer à travailler vers 8 ou 12 ans, ils doivent arrêter leur scolarité. Nous cherchons alors des financements pour qu’ils continuent des études, si nous pensons qu’ils ont des chances de réussir. De temps en temps nous invitons les familles à des conférences, à un repas populaire ou à une assemblée de quartier. C’est du travail social de base, mais je pense que c’est vraiment par là qu’il faut commencer. C’est un réseau informel, nous essayons de mieux le structurer, mais au Liban créer une association légale n’est pas facile. Cela suppose beaucoup de surveillances et de tracasseries policières, alors ce n’est pas à l’ordre du jour. Sinon nous sommes en discussion avec le collectif Autonomia pour renforcer le mouvement au niveau du pays.

Qu’elle est la place du Rash Liban sur la scène politique ?

Hazem : Le Rash Liban est avant tout un "délire". Il n’est pas question de se développer, notre objectif est de développer l’extrême gauche dans le pays. Au départ, ce sont quelques Libanais qui se sont rencontrés à l’étranger, il y a cinq ans, puis qui se sont retrouvés l’année suivante au Liban avec le crâne rasé ou une crête. Notre but pratique essentiel est la lutte contre le confessionnalisme et les intégrismes musulman et chrétien. Nous sommes plusieurs à être passé par les mêmes groupes, mais nous gardons une diversité d’opinions et nous continuons à militer dans d’autres groupes. Maintenant nous sommes une quinzaine, dont beaucoup d’anarchistes. Certains militants diront que l’on a monté le Rash pour son côté provocation, car le style vestimentaire est difficile à porter au Liban. D’autres vont parler du lien entre lutte et fête qui est très présent avec la musique mais aussi à travers une culture dont la principale thématique est axée sur le prolétariat et son émancipation.

D’autre part, le Rash est un mouvement qui existe un peu partout dans le monde. Le fait que nous ayons une culture commune en plus des idées politiques permet de créer plus facilement des liens, par exemple nous avons de bons contacts avec des Grecs et des Turcs. L’internationalisme est important pour nous, nous essayons par exemple de développer nos relations avec les libertaires israélien-ne-s, par internet ou lors de quelques rencontres en Europe.

Quelques mots de conclusion ?

Hazem : Je pense que si le Liban se retrouve aujourd’hui dans cette situation, c’est aussi la conséquence du manque de soutien international. Jusqu’aux années 90, l’extrême gauche pesait politiquement grâce au soutien de l’Union soviétique et de certains pays arabes. À la fin de l’URSS, les militant-e-s ont cherché des alternatives mais personne n’a répondu présent, d’où une perte d’influence. N’importe qui en France peut trouver quelqu’un au Liban, en Irak, en Palestine avec qui il est possible de développer des choses. Je ne parle pas d’accord théorique pour signer un appel ou un tract, je parle de création de centres sociaux, de travail social et éducatif. Le changement vient de petites actions, c’est en essayant de changer le quotidien, c’est en s’intéressant à celui des autres qu’on peut espérer voir un jour un monde meilleur.

Propos recueillis par Alternative libertaire Marseille

Nous remercions nos camarades du Rash Liban et nous signalons que, par ailleurs, il existe un groupe libertaire à Beyrouth nommé Al Badil Al Chouyouii Al Taharrouri.

  • Autonomia : www.autonomia.mahost.org et aussi www.taharar.org
  • Infoshop : rue Hamra, Centre Pavillon, Tel Marbouta, Beyrouth ; courriel : infoshop@resist.ca ; mailing liste : anarcha.leb@lists.riseup.net
  • Samidoun : www.samidoun.org
  • Rash Liban : contacter AL Marseille qui fera suivre
 
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