Pleins feux

IA et impérialisme : Tempête économique, la finance navigue à vue




Révolution technologique, finance « inventive », conflits géopolitiques... L’économie capitaliste est mise à rude épreuve. Pourtant des règles timides avaient été mises en place suite à la précédente crise dites des « subprimes ». À croire que la finance néolibérale et plus généralement le capitalisme ne se réforme pas... Alors, qui sera le déclencheur de la prochaine crise économique ?

Plusieurs actualités économiques sont sur toutes les lèvres. Commençons par la révolution technologique promise : celle de l’intelligence artificielle (IA) [1]. Revoici le mythe de la technologie miracle dont l’invention résoudra toutes les contradictions du capitalisme. En tout cas, cette nouvelle automatisation suscite une intensification de la lutte des classes. Les plans de licenciement s’enchaînent et l’exploitation des pays des Suds, petites mains de l’IA, augmente. Cette technologie est gourmande et induit aussi des conflits pour les ressources (guerres en Ukraine, au Soudan, en République démocratique du Congo...).

Économiquement, même si les indices financiers sont en hausse en juin 2026, l’IA ne génère pas de bénéfice. Elle se finance désormais par la dette. Amazon a contracté un prêt à terme de 17,5 milliards de dollars pour l’IA, portant sa dette à plus de 225 milliards. Cipher Digital a levé 810 millions grâce au crédit spéculatif afin d’achever un centre de données pour Amazon. Les fonds de crédit privé sont à l’origine de l’essentiel de la dette de ces centres. Morgan Stanley [2] estime qu’ils pourraient flamber de 800 milliards de dollars supplémentaire dans les deux prochaines années. L’incapacité à rembourser ces dettes est un vrai danger.

En 2025, il y avait près de 12 000 data centers (centres de données) dans le monde.
Field Engineer

Le cyclone du crédit privé

Le crédit privé est un secteur qui a pris son essor après la crise financière de 2008. Les États sont alors contraints de mettre des gardes-fous aux activités bancaires pour limiter les risques. Citons le Dodd-Frank Act de 2010 qui « introduit de la responsabilité et de la transparence dans le système financier ». Ces régulations ferment partiellement la porte aux banques en leur interdisant de multiplier les crédits trop douteux. La finance revient par la fenêtre avec le système de crédit privé.

Les acteurs du crédit privé diffèrent des banques : ils ne disposent pas de planche à billets. En effet, lors d’un prêt bancaire classique, la somme d’argent que vous empruntez apparaît « de nulle part » (et disparaît du circuit lorsqu’on le rembourse). Les entreprises de crédits privés, elles, doivent préalablement collecter les fonds qu’elles prêtent ensuite. On retrouve notamment les fonds de pension américains, où des états-uniens et états-uniennes placent leur argent en espérant constituer un capital suffisant pour avoir un jour une retraite décente.

À première vue, ces placements semblent intéressant car les taux d’intérêt atteignent 10 % par an, un taux bien supérieur à ce qu’on peut trouver sur les marchés traditionnels. Mais, si ces taux sont élevés c’est bien parce que les emprunteurs sont jugés peu fiables... Et à raison, car si ils étaient solvables, ils contracteraient tout simplement des emprunts à des taux plus bas auprès des banques standards ou sur les marchés obligataires [3].

Les entreprises qui proposent des crédits privés sont plus fragiles que les banques classiques, et sont très exposées à des retraits soudains des capitaux placés chez elles. Pour mitiger ce risque, les clients sont limités dans les retraits qu’ils peuvent effectuer : pas plus de 5 % du total chaque trimestre. Il s’agit d’éviter, en cas de panique, un sauve-qui-peut généralisé qui provoquerait à coup sûr la mort du fond.

Le système fonctionne... à condition de rembourser ! Les taux de défaut [4] ne cessent d’augmenter et nous sortons de la zone de « risque calculé », entraînant une perte de confiance des investisseurs, des demandes de retraits au-delà des 5 % et des restrictions de refinancement des fonds (jugés moins sûrs). La stabilité promise par la limitation des retraits est pernicieuse car les investisseurs s’exposent à la faillite et pourraient contaminer d’autres secteurs pour répondre à leurs demandes pressantes de liquidité. À l’inverse, si les demandes de retraits sont satisfaites, ce sont les fonds qui risquent la ruine, entraînant une avalanche derrière eux. Pour les entreprises qui en dépendent, tout comme pour les 13 % d’individus, le crédit privé est donc une vulnérabilité en cas de crise.

L’ouragan d’Ormuz

La guerre impérialiste lancée par les États-Unis contre l’Iran s’est embourbée. Le blocage du détroit d’Ormuz a fait perdre au marché mondial 10 % de son pétrole et 20 % de son gaz naturel liquéfié. L’utilisation des réserves stratégiques des États, une hausse des prix et une baisse de la consommation ont permis aux pays riches d’amortir le blocus tandis que d’autres ont eu recours au rationnement (Vietnam, Indonésie, Thaïlande, Inde). Même après l’accord de paix, la rupture de la chaîne d’approvisionnement est telle qu’il faudra du temps pour retourner à l’équilibre.

Après avoir essayé d’imposer sa loi par la force aux côtés d’Israël, Donald Trump s’est vu signer un accord de cessez-le-feu qu’il présente comme une victoire, alors que cet accord montre une défaite militaire flagrante.
Ministère de la Défense des États-Unis

Ormuz est aussi un axe de circulation pour 30 % des engrais mondiaux et 5 % des céréales. 10 % des capacités de production mondiale d’aluminium se trouvent dans le Golfe persique. Le cuivre n’est pas directement menacé mais l’acide sulfurique nécessaire à son traitement dépend du soufre coproduit à partir des hydrocarbures. Or, ces métaux sont des ressources clefs pour... la révolution de l’IA !

Briser la vague scélérate de la crise

L’IA, le crédit privé et Ormuz sont les coupables tout trouvés pour la prochaine crise globale. Mais les vrais causes sont plus profondes. La financiarisation de l’économie est une contre-révolution capitaliste à la fin des « Trente Glorieuses ». Pour répondre aux luttes ouvrières et à la diminution du taux de profit, les capitalistes ont tenté de créer du profit grâce à la sphère financière, sans passage par l’économie réelle, ce qui favorise les bulles spéculatives. La création monétaire ne suit pas la création de valeur, ce qui entraîne l’explosion de la bulle. Faute d’apports financiers, les entreprises entament des licenciements tout en pressurisant les travailleurs et travailleuses restantes pour limiter les coûts et maintenir la valeur. Sinon, c’est la fermeture. Le tout entraîne pénuries, chômage, stagflation [5]) et concurrence des impérialismes. Notre camp social paie donc le prix de l’absence de profits des capitalistes. L’État, gestionnaire du capitalisme, intervient pour renflouer les pertes des secteurs considérés too big to fail (trop grosses pour échouer) par de la dette publique... et cette même dette justifie à moyen terme des politiques d’austérité dont la baisse des investissements publics ou la privatisation de secteurs, offrant de nouvelles opportunités aux capitalistes pour investir. Le cycle peut reprendre.

La financiarisation n’est pas un abus du système capitaliste. Elle est sa structuration contemporaine fondée sur l’exploitation du travail humain, la surexploitation des ressources naturelles et l’impérialisme. Face à l’urgence écologique et sociale, et dans le contexte des crises structurelles du capitalisme, il nous faut organiser la résistance populaire et proposer une alternative radicale passant par la socialisation de la production, des investissements et des échanges. Tout un sujet pour un prochain article.

Adrien (UCL Finistère), Gwayne (UCL Paris Nord-Est) et Nicolas (UCL Caen)

[1«  Économie : L’IA générative fera-t-elle tomber la Big Tech  ?  », Alternative libertaire n° 364, octobre 2025.

[2Banque d’investissement états-unienne.

[3Le marché obligataire est le marché sur lequel les entreprises ainsi que les États se financent. Il se distingue du marché des actions par sa nature de créance plutôt que de propriété.

[4Le taux de défaut mesure le pourcentage de prêts qu’un prêteur considère impossible à recouvrer.

[5Ralentissement de la croissance économique du fait d’un taux de chômage élevé et une hausse importante des prix.

 
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