Histoire

1871 : l’insurrection populaire en Kabylie

Version imprimable de cet article Version imprimable


Le 16 mars 1871, deux jours avant la Commune de Paris, débutait en Algérie la plus importante insurrection contre le pouvoir colonial depuis la fin de la conquête. Aussi appelée «  guerre du Français  » par les Kabyles, on en retient le plus souvent le rôle du décret Crémieux et la dissidence des Mokrani. Elle surgira pourtant des bases populaires et paysannes s’opposant à la prise de pouvoir des colons au moment du rétablissement de la République.

L’Algérie est un territoire français depuis la violente conquête de 1830 qui aura tué près d’un tiers de sa population. Organisée depuis 1848 en trois départements – Alger, Constantine et Oran – elle conserve un statut colonial sous la direction d’un gouverneur général, et une bonne partie du pays est «  territoire militaire  », sous l’administration des «  bureaux arabes  ». Les colons qui souhaitent accaparer des terres sont hostiles à l’Empire et partisans de la suppression du «  régime militaire  », trop protecteur, selon eux, des autochtones.

Napoléon III définissait l’Algérie comme un royaume arabe et voulait limiter le peuplement européen au littoral. Le sénatus-consulte du 22 avril 1863 a organisé les statuts fonciers et la découpe les terres (remettant en cause le système traditionnel de propriété collective ou indivise des terres). Celui de 1865 a défini le statut «  indigène  » des juifs et musulmans, et les conditions de naturalisation des résidents étrangers (maltais, italiens...). Le 9 mars 1870, une première loi visait à mettre fin au régime militaire en Algérie, renforçant le pouvoir des colons.

L’Algérie est un territoire français depuis la violente conquête de 1830 qui aura tué près d’un tiers de sa population.

L’année 1870 et le décret Crémieux

La population algérienne a connu plusieurs famines durant cette période. Les révoltes et résistances armées ont été nombreuses, notamment de la part d’anciens partisans d’Abdelkader comme Sherif Bouchoucha qui a mené des rébellions dans le sud algérien en 1869. Le 12 juin 1870, le maréchal Mac Mahon, gouverneur général, alerte : «  les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays  !  ».

Le 2 septembre 1870, Napoléon III capitule à Sedan, la République est proclamée le 4 septembre. La question algérienne est dévolue au ministre de la Justice, Adolphe Crémieux. Les colons, massivement républicains, profitent de la situation pour faire avancer leurs revendications antimilitaristes. Des comités révolutionnaires et de défense d’Alger sont créés, les conseils municipaux s’emparent de l’autorité. Des clubs politiques et des associations républicaines, comprenant des proudhoniens, fouriéristes et néojacobins poussent de partout.

Ceux-ci, méfiants vis-à-vis de la population indigène, s’efforcent d’empêcher toute initiative en faveur de l’indépendance [1]. La pression des colons sur le gouvernement aboutit aux six décrets Crémieux du 24 octobre 1870 sur l’organisation de l’Algérie, qui accroissent le pouvoir des colons sur les terres mais dont le plus connu est celui qui donne la nationalité française aux juifs indigènes.

Cette dernière mesure, selon Louis Rinn, historien de la fin du XIXe siècle, aurait joué un rôle dans la dissidence de Mokrani. Mais il ajoute qu’on en a « exagéré les effets  ». «  Richard Ayoun (1988) conteste qu’il soit la cause de la révolte  », cette «  légende [ne s’étant] diffusée que plus tard  », par opportunisme politique [2]. Attribuer la révolte au décret Crémieux est «  particulièrement répandu dans les milieux antisémites français. » [3].

L’inquiétude grandit pendant plusieurs mois avant le début de l’insurrection. Les tribus se préviennent  : «  Le civil va arriver  », c’est-à-dire l’accaparement des terres  [4]. L’effervescence s’empare des communautés villageoises, elles élisent les tijmaain (assemblées de villages).

Dans la région de Biskra, des comités populaires de 10 à 12 personnes désignés dans les douars, préparent la résistance, achètent armes, munitions, chevaux, démettent les qadis (juges musulmans) soumis à la France et s’organisent en parallèle de l’administration coloniale. Comme l’écrit l’historien Quentin Deluermoz : «  Ils agissent comme si l’autorité française avait cessé d’exister  » [5].

Les révoltes de spahis et la Commune d’Alger

La première manifestation insurrectionnelle intervient en janvier 1871, sous la forme de mutineries de spahis (cavalerie légère traditionnelle) refusant d’être envoyés combattre les Allemands en métropole. S’ensuit la mutinerie d’Aïn Guettar, désertion d’une centaine d’hommes et meurtre d’un sous-officier. Le soulèvement gagne la campagne  : 14 colons sont tués. La rébellion de Sherif Bouchoucha dans le sud rallie la contestation, qui se répand au-delà de la Kabylie dans le Sud oranais et à l’ouest d’Alger avec les tribus des Ouled Sidi Sheikh.

La première manifestation insurrectionnelle intervient en janvier 1871, sous la forme de mutineries de spahis refusant d’être envoyés combattre les Allemands en métropole.

En parallèle, le 8 février, la Commune d’Alger, impulsée par la gauche républicaine  : les colons forment une garde républicaine fermée aux Algériens. Ces derniers apprennent par la presse égyptienne et ottomane la capitulation de la République française. «  L’Aïd el-Kébir (1er mars 1871) est annoncée comme une grande journée de protestation […]. Une vaste manifestation a lieu à Alger contre les postes des forces de l’ordre  » [6].

Un mouvement totalement ignoré par celui des Européens  : «  deux trajectoires parallèles qui ne se croisent pas  ». L’antagonisme est total. Une antenne de la Ire Internationale existe à Alger sous l’impulsion d’André Bastelica, mais ne fait rien en direction des indigènes. Les colons envoient un délégué à la Commune de Paris, Alexandre Lambert.

Si l’insurrection commence avant la prise en main par Mohand Mokrani et son frère Boumezrag, ce sont eux qui lui font prendre une grande ampleur. Les Mokrani sont issus d’une famille de très haut rang (dynastie des Béni Abbès) dont le père Ahmed El Mokrani (mort en 1853) avait choisi l’alliance avec les Français. Lorsque Mohand lui succède de 1853 à 1870, il a subi vexations et d’humiliations, qui le font démissionner de ses responsabilités auprès des Français en mars 1871. La révolte des spahis grandit à partir du 16 mars 1871. C’est Mokrani qui en prend la tête et lance 6 000 hommes à l’assaut de Bordj Bou Arreridj.

L’entrée des cheikh El Mokrani et El Haddad

Le 8 avril, les troupes françaises reprennent le contrôle de la plaine de la Medjana. C’est alors que le cheikh El Haddad, chef de la confrérie des Rahmaniya entre dans la lutte. Le même jour, Si Aziz, son fils, proclame le jihad au marché des Mcisna à Seddouk. Aussitôt, 150 000 Kabyles se soulèvent. L’insurrection s’étend tout le long du littoral jusqu’aux abords de Constantine.

Le 18 avril, le cheikh El Haddad, âgé de plus de 80 ans, appelle également au jihad contre la colonisation. Son appel est entendu dans toutes les régions rurales où la confrérie est présente. Les confréries soufies, réunies dans des zaouïas (complexes religieux), avec leurs écoles et activités diverses, forment des espaces de résistance à la colonisation, par retrait culturel mais aussi par conscientisation, tout comme le furent les comités populaires. Comme le note un historien, «  la résistance la plus forte s’est manifestée dans le milieu berbère, essentiellement démocratique  » [7].

Ni simple jacquerie spontanée nourrie de rancœur, ni réaction des seules élites aux abois, la révolte est l’ébauche d’une vraie prise de conscience politique et nationale aux causes sociales. Sans les confréries et les comités populaires, jamais le soulèvement n’aurait pris une telle ampleur  : en avril, ce sont 250 tribus qui se sont soulevées, près de 800 000 personnes impliquées, un tiers de la population algérienne. L’insurrection est forte de 100 000 moudjahidines. Mais ils manquent d’armes de guerre et de coordination.

Les insurgés progressent vers Alger  : le 14 avril, ils prennent le village de Palestro, 60 km à l’est d’Alger. L’amiral de Gueydon, nommé gouverneur général le 29 mars, mobilise 100 000 soldats. L’avancée vers Alger est arrêtée à l’Alma le 22 avril 1871  ; le 5 mai, Mohammed El Mokrani meurt au combat. Le cheikh Haddad et ses fils sont capturés le 13 juillet. L’insurrection larvée se poursuit longtemps et ne prend fin qu’après la capture de Bou-Mezrag, le 20 janvier 1872.

Plusieurs dizaines de milliers d’indigènes sont tués, des villages entiers sont détruits, les milices formées d’Européens se déchaînent sans retenue. La milice de Constantine fusille 35 indigènes à Ain Yagout, pourtant fidèle à la France [8]. La répression pénale se traduit par l’internement de plus de 200 Kabyles et par des déportations à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie. Vivant avec les communards déportés, ils participeront d’ailleurs, comme elles et eux, à la répression de l’insurrection kanak de 1978. Leurs peines ne seront amnistiées qu’en 1895.

C’est dans le bannissement que se fait le lien avec les anciens Communards  : Louise Michel effectuera avant sa mort une tournée de conférences en Algérie  [9] et Henri Rochefort se battra pour l’amnistie des insurgés. Mais l’idée d’une Algérie française est déjà bien implantée dans le mouvement ouvrier  : ainsi Elisée Reclus, qui dénonça les injustices subies par les Algériens, ne voyait pas malgré tout «  pour l’Algérie d’existence indépendante, autre que la France africaine  »  [10].

Contre-attaque française et répression

Bou-Mezrag Mokrani est condamné à la peine de mort par la cour de Constantine le 27 mars 1873. La Kabylie se voit infliger une amende de 36 millions de francs-or ; 450 000 hectares de terre sont confisqués et distribués aux nouveaux colons, dont beaucoup sont des réfugiés d’Alsace-Lorraine. Plus tard, certains seront données à d’anciens communards. Ces confiscations obligent de nombreux Kabyles à s’expatrier vers la Syrie et la Palestine.

La mémoire de la révolte s’est transmise dans les familles, par la littérature et la poésie orale. Dans les années 1930, l’Etoile nord-africaine participera à la mémoire de la révolte lors des commémorations de la Commune de Paris au Mur des Fédérés « avec le peuple de France les Nord-Africains sont venus évoquer la mémoire des communards en même temps que celles des martyrs de la liberté d’Afrique du nord »  [11].

Quelque peu oubliée de la mémoire sociale française, la commémorer conjointement à la Commune permettrait de rappeler que les oppressions et préjugés racistes et coloniaux peuvent hélas cohabiter avec des poussés révolutionnaires. L’occasion de réaffirmer la nécessiter de faire front contre l’ensemble des systèmes d’oppression.

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


LES TURCOS DE LA COMMUNE DE PARIS

Durant la guerre contre la Prusse, des régiments d’Algériens appelés les turcos participent au combat. Bien que la plupart soient rappelés en Algérie, il semblerait que quelques-uns aient participé à la Commune. « Quelques centaines de turcos prennent part aux combats, au cœur du Paris insurgé. Certains se rendent célèbres comme Mohammed ben Ali, lieutenant-colonel de la Commune, tombé sous les balles des versaillais dans les premiers combats » [12]. Dans l’imaginaire et la culture est restée la figure du « turco de la Commune Kadour » dont Alphonse Daudet brosse un portrait peu flatteur : « ce déserteur, sans le savoir, se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne et fut une célébrité du moment » [13].


[1Gilbert Bertonilini, « La Commune de Paris et l’Algérie », Les amis et amies de la Commune de Paris, 13 avril 2012.

[2Richard Ayoun, « Le décret Crémieux et l’insurrection de 1871 en Algérie », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome XXXV, Puf, 1988.

[3Ibidem.

[4Maxime Ait Kaki, De la question berbère au dilemme kabyle à l’aube du XXIe siècle, L’Harmattan, 2004.

[5Quentin Deluermoz, Commune(s), 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle, Seuil, 2020.

[6Ibidem.

[7 Marcel Emerit, « La question algérienne en 1871 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, avril-juin 1972.

[8Ibidem.

[9Clotilde Chauvin, Louise Michel en Algérie. La tournée de conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie, Les Éditions libertaires, 2007.

[10Ibidem.

[11La Oumma (journal de l’Étoile Nord-Africaine), 24 mai 1936.

[12Groupe de recherche Achac, Mémoire combattante.

[13Ibidem.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut