Histoire

1981 : Maroc, la grève générale fait trembler le pouvoir

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En 1981, une toute jeune confédération syndicale se prépare à un affrontement fondateur. Et provoque un surgissement populaire et social qui bouscule la monarchie. Malgré le quadrillage de la population par les nervis du pouvoir, la population ose prendre la rue. Hassan II lui répond à balles réelles.

À la fin des années 1970, plusieurs pays du Sud connaissent une récession aux lourdes conséquences économiques. Entre le fardeau de la dette publique, les plans d’austérité tracés par les institutions financières internationales, la baisse des cours du phosphate, un régime despotique, la guerre au Sahara occidental et la sécheresse qui s’abat sur le Maroc à partir de 1980, tous les signaux économiques sont au rouge.

Les coupes budgétaires sabrent les modestes aides publiques. Le prix des produits de première nécessité (lait, farine, sucre, huile) augmente. La crise obère le pouvoir d’achat des Marocaines et Marocains, et l’endettement extérieur atteint un taux record de 7 milliards de dollars en 1980 [1].

Combativité sociale, urbaine et paysanne

La guerre engagée depuis 1976 au Sahara occidental fait exploser la dette qui pèse sur une économie déjà fragile. Cette guerre a éclaté suite à l’occupation marocaine du Sahara occidental en 1974, où le front Polisario, après avoir combattu l’occupant espagnol veut chasser l’occupant marocain. Cette guerre permet à Hassan II, d’une part d’occuper l’armée marocaine sur un front de combat, pour limiter ses velléités putschistes après deux tentatives de coup d’État (1971, 1972) et la purge de plusieurs hauts gradés dont l’homme fort du royaume, le terrible général Oufkir. D’autre part, elle permet de «  pacifier  » la scène politique intérieure en l’unissant contre un ennemi extérieur.

Au début des années 1980, la menace d’un putsch recule, tandis que la classe politique oscille entre servilité, corruption et attentisme. D’un autre côté, les groupes d’opposition peinent à s’imposer institutionnellement pour certains, à sortir de la clandestinité pour d’autres. La monarchie a donc le champ libre pour renforcer sa politique intérieure.

Afin de sortir de l’impasse où Hassan II a conduit le pays, la base de l’Union socialiste des Forces populaires (USFP), parti d’opposition encore puissant, pousse sa direction à acter la création d’un nouveau syndicat. La Confédération démocratique du travail (CDT) voit le jour en novembre 1978. Incarnant les aspirations de justice sociale des travailleuses et travailleurs marocains, elle veut marquer la rupture avec le premier syndicat marocain, l’Union marocaine du travail (UMT), coincée entre clientélisme, verrouillage autoritaire et corporatisme, malgré l’existence en son sein de sections de lutte, à la combativité sincère.

La stagnation des salaires, la cherté de la vie serrent encore plus l’étau autour des travailleuses et travailleurs, qui dès le printemps 1979 en viennent à la grève dans «  le privé et le public, en bloquant des secteurs stratégiques [...] à la tête desquels le phosphate, les PTT, l’enseignement, la santé, la production et le conditionnement du thé et du sucre, énergie, ferroviaire  » selon le journal Al Mounadila. Rafles, tortures et emprisonnements seront la réponse du Makhzen (le pouvoir marocain).

Dans les campagnes marocaines, où vit la majorité de la population, les grands propriétaires terriens, dont la famille royale, spolient les terres vivrières, privant la petite paysannerie de ressources, ne lui laissant le choix qu’entre exode vers les villes ou servitude féodale. Entre 1978 et 1981 des révoltes paysannes éclatent, durement réprimées  : Beni-Mellal, Amizmiz, Asilah, Ben Ahmed, Temara etc.) [2].

Le 28 mai 1981, le gouvernement de Al Maati Bouabid annonce la troisième augmentation des prix en trois ans sur les denrées de base. Face à cette asphyxie programmée, les classes populaires ne cachent pas leur colère.

Le 28 mai 1981, le «  gouvernement  » de Al Maati Bouabid annonce la troisième augmentation des prix en trois ans sur les denrées de base  : + 112 % sur le sucre, + 107 % sur l’huile, + 200 % sur le lait, + 246 % sur le beurre, et + 185 % sur la farine [3]. Face à cette asphyxie programmée, les classes populaires ne cachent pas leur colère. Le bruit sourd de la contestation annonce l’explosion sociale. L’opposition de gauche essaye d’enclencher la riposte sociale nécessaire pour faire fléchir le pouvoir.

Côté politique et institutionnel, les parlementaires de l’USFP s’opposent «  institutionnellement  » au projet du Makhzen. Côté syndical, la CDT, dont une bonne partie des membres est aussi membre de l’USFP, est le fer de lance de la contestation sociale. Ayant porté la quasi totalité des grèves records de l’année 1979, elle appelle à une mobilisation massive contre ces politiques antisociales, exige une revalorisation des salaires et menace de la plus puissante arme entre les mains des travailleuses et travailleurs  : la grève générale. Ce jeune syndicat peut se permettre une telle menace, il repose sur une base ouvrière très politisée et conséquente dans les grandes villes.

La goutte de plomb des augmentations

Si l’USFP et la CDT ne cessent de lancer des alertes, demandent l’annulation des augmentations de prix, et l’ouverture d’un «  dialogue  », le pouvoir répond par une fin de non-recevoir. Le cynisme va jusqu’à faire croire à une concession quand le Premier ministre annonce une baisse... du taux d’augmentation  : la langue de bois dans toute sa puanteur. L’illusion d’un rapport de force «  parlementaire  » s’évanouit vite. Il reste au camp social d’autres armes. La CDT commence par envoyer des invitations aux autres organisations syndicales... L’absence de réponse fait de la CDT la principale locomotive dans le rapport de force avec le pouvoir. Le 7 juin, elle publie un ultimatum donnant sept jours au gouvernement pour prendre en compte ses revendications.

Les journaux d’opposition à la tête desquels l’Al Moharrir (arabophone) et Libération (francophone), tous deux organes de presse de l’USFP, touchent surtout les citadines et citadins [4]. Parmi elles et eux, il y a les salarié·es des secteurs de l’enseignement, de la santé, et les étudiant·es. Les sections de la CDT font le travail de mobilisation sur les lieux de travail, toujours en semi-clandestinité.

Le rôle de l’extrême gauche marocaine lors de cette mobilisation (principalement marxiste-léniniste et maoïste) est peu documenté. Le Mouvement du 23 mars [5], jusqu’alors clandestin, fait sa mue légaliste avec le retour d’une partie de sa direction exilée, et la création du parti Organisation de l’action démocratique et populaire (OADP). Du côté d’Ilal Amam  [6], malgré son caractère clandestin et la disparition de plusieurs de ses militantes et militants, son rôle semble avoir été important dans la mobilisation des étudiant·es et lycéen·nes, notamment dans le syndicat étudiant Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM).

La grève générale est déclarée

Sans réponse concrète de la part du pouvoir, et sans retour d’unité d’action syndicale, la CDT annonce le 15 juin la grève générale pour la journée du 20 juin. L’UMT, dont la direction refuse de suivre le mouvement de riposte, finit, après moult tractations houleuses, par céder à une journée de grève le... 18 juin à Casablanca uniquement. Manœuvre pour saper la grève annoncée par la CDT  ? Gage de la direction UMT pour calmer les sections animées par des syndicalistes furieux du silence de leur organisation syndicale  ? Peut-être les deux.

Sans réponse concrète de la part du pouvoir, et sans espoir d’unité d’action syndicale, la CDT annonce le 15 juin la grève générale.

Profitant de ce signal, la CDT se joint à la grève du 18 juin pour afficher l’unité (non construite), gagner à la grève du 20 juin les sections les plus militantes de l’UMT, et sonder le degré de préparation de ses propres sections. C’est un succès mitigé. Beaucoup de syndicalistes, ne voulant pas «  griller  » leurs cartouches et subir la répression du pouvoir ont préféré se concentrer sur le 20. Car justement ce qui est reproché à cette journée de grève du 18 juin, en dehors du manque de temps de préparation, est de désigner les syndicalistes comme cibles au Makhzen. Les emprisonner priverait le mouvement d’animatrices et animateurs précieux le 20 juin. Beaucoup ne pardonneront jamais à l’UMT cette décision.

Pendant ce temps, le Makhzen ne chôme pas, tous ses «  nervis  » sont mobilisés dans les quartiers et les villes pour dissuader quiconque compterait se joindre à la mobilisation. Les mqaddam [7] font du porte à porte, exigeant des commerçants qu’ils ouvrent de leur magasins, des travailleurs.es qu’ils retournent à l’usine, des conducteurs des transports en commun qu’ils aillent aux dépôts, et des mères de lycéen·nes et étudiant·es qu’elles tiennent leurs enfants. Malgré tous ces efforts, plusieurs villes (Meknès, Tanger, Fès, Rabat, etc.) sont désertes tôt le matin du 20 juin.

Les stores des commerces sont baissés, les usines à l’arrêt en raison des grévistes et des non-grévistes qui ne trouvent pas de moyens de transport, les conducteurs refusant de prendre le volant. L’image est forte  : Casablanca, capitale économique et plus grande ville du Maroc, est une ville fantôme.

Qu’à cela ne tienne, le pouvoir ne compte pas laisser s’installer un blocage de l’économie, et renvoie ses nervis forcer les commerçants à sortir de chez eux pour ouvrir les magasins, réquisitionner les conducteurs des transports en commun, il mobilise même des militaires pour remplacer les grévistes. C’est en voyant ces manœuvres de sape que les habitantes et habitants des quartiers populaires, avec une forte présence de jeunes des facs, des lycées, ou au chômage, décident de bloquer les routes, d’établir des barrages de fortune et de harceler les policiers à coups de pierres.

L’armée tire à balles réelles

Les émeutes s’étendent à Sidi Bernoussi, Hay Mohammadi, Derb Sultan, Sbata... quartiers populaires de la ville. Pneus et véhicules brûlent, et les forces répressives essuient les jets de pierres et les courses-poursuites de foules en colère. Devant cette débâcle, le Makhzen déclare l’état d’urgence, arme les militaires à balles réelles, fait arrêter syndicalistes et militant·es politiques. Il avait exigé que la population sorte pour maintenir l’activité économique. Il demande à présent aux militaires de tirer sans discernement «  au cœur et à la tête  » sur la population dans la rue et aux fenêtres.

Le bain de sang ne s’arrêtera qu’au bout de trois jours  : plus de 900 morts (66 officiellement selon le régime  !), plus de 5 000 blessés, et plus de 10 000 détenu·es torturé·es, tué·es dans les geôles ou condamné·es à plusieurs années de prison ferme.

Les journaux Al Moharrir et Libération sont interdits de publication. Le tortionnaire et 1er flic du Maroc, Driss Elbasri, appellera les morts de cette grève chouhada koumira  les martyrs de la baguette de pain  ») pour railler cette révolte sociale.

Le déroulé de cette journée de grève dans les autres villes est peu documenté, mais par sa place économique, sa place dans l’industrie du pays, et le martyr de sa population, Casablanca a mis en lumière à la fois la combativité des travailleurs·ses et la sauvagerie du régime marocain, faisant de cette date un symbole de résistance et annonçant d’autres mobilisations, comme la grande grève de 1984.

La fin des projets d’émancipation sociale

Après la grève générale de 1981, le pouvoir ne cherchera cependant pas à détruire l’USFP, mais plutôt à le domestiquer. Ayant obtenu son allégeance patriote, Hassan II lâchera du lest et tolérera la CDT... Les réformistes de l’USFP s’en accommoderont, la CDT devant simplement représenter un instrument de pression sur le pouvoir marocain pour une démocratisation (bourgeoise), dans le cadre d’une monarchie «  constitutionnelle  ».

Mais le culte de la personnalité autour de son indéboulonnable secrétaire général Noubir Alamaoui (qui invitera même Driss Basri, le bourreau de 1981 à son congrès de 1997), le long manque d’indépendance vis-à-vis de l’USFP et les tentations de «  respectabilité  », participeront à scléroser les positions de la CDT et à définitivement enterrer tout projet d’émancipation social large. La rupture avec l’USFP sera tardivement consommée, après l’entrée de ce parti au gouvernement «  d’alternance  » souhaitée par Hassan II à la fin de sa vie.

L’USFP est aujourd’hui devenu un pitre supplétif du Makhzen, complètement domestiqué. Le syndicat CDT pour sa part reste tiraillé entre un syndicalisme de (faible) cogestion, et des luttes sectorielles limitées. Cela n’ôte pas à nombre de ses militant·es la volonté de fixer des repères plus combatifs.

Marouane Taharouri (UCL Nantes)

[1 Le Monde diplomatique, juillet 1981.

[2Ibidem.

[3Lakome, 21 juin 2020.

[4Le faible taux d’alphabétisation cantonnait la lecture des journaux à une frange réduite des habitant·es des villes.

[5Organisation révolutionnaire clandestine créée en 1970. Dans ses rangs : Mohammed Aït Idder ancien résistant au colonialisme français. Le nom de cette organisation est un hommage à la révolte de la jeunesse du 23 mars 1965, matée dans le sang par Hassan II par son no 2, le général Oufkir, futur putschiste.

[6« En avant » en arabe : organisation révolutionnaire clandestine (1970) issue de scissions de l’ex-Parti communiste marocain devenu entre 1968 et 1974 le Parti de la libération et du socialisme. Parmi ses figures emblématiques : Abraham Serfaty, Abdellatif Laabi et Zhor Benchamsi

[7Agents de « proximité » administratifs avec les habitant·es, c’est en réalité un rouage de surveillance de la population par le Makhzen. Chaque citoyen·ne est soumis à son bon vouloir et sa mouchardise pour beaucoup de démarches administratives.

 
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