Il y a cinquante ans, Soweto 1976 : le début de la fin de l’apartheid

Le 16 juin 1976, à Soweto, un township de Johannesburg, des milliers de lycéens et lycéennes noires descendent dans la rue pour protester contre l’imposition de l’afrikaans comme langue d’enseignement obligatoire pour les population dites bantoues. La police ouvre le feu. Hector Pieterson, 12 ans, s’effondre sous les balles. Sa mort, immortalisée par une photo devenue iconique, marque le début d’une révolte qui va ébranler le régime d’apartheid.
L’Afrique du Sud des années 1970 est un laboratoire de l’oppression systémique. Depuis 1948, le Parti national (nationalisme afrikaner) a institutionnalisé la ségrégation raciale sous le nom d’Apartheid (littéralement, « séparation »), qui est officiellement une politique de développement séparé entre communautés raciales autonomes. Les Noires, qui représentent 70 % de la population, sont privées de droits politiques, assignées dans des zones réservées et hors de celles-ci sont cantonnées dans des townships surpeuplés, et soumis à un pass system (passeport intérieur) qui limite leurs déplacements.
L’économie quant à elle est racialisée : les Blancs et Blanches contrôlent les terres, les usines, les banques et surtout les mines d’or et de diamants [1]. Les Noires sont reléguées aux travaux les plus pénibles et sous-payés. À Soweto, le chômage touche 40% de la population et les salaires moyens des Noires sont 10 fois inférieurs à ceux des Blancs et Blanches ! Le système de l’apartheid est en fait la systématisation d’un système politico-économique raciste mis en place au profit des mineurs afrikaners et plus généralement des « petits-blancs » dès les premières décennies du vingtième siècle dans la région de Johannesburg et notamment le Colour bar act, qui instaure un quota d’emplois réservés (et mieux rémunérés) aux seuls Blancs et Blanches – notamment dans les mines.
Le régime d’apartheid s’est constitué par une série de lois prises dès 1948 et qui verra progressivement les Noires privées de tous droits politiques et sociaux. Si au cours des années 1950 une opposition s’organise notamment autour de l’ANC (African National Congress), les arrestations et emprisonnements de ses principaux leaders puis son interdiction en 1960 qui contraint ses militants et militantes à la clandestinité auront raison de l’opposition organisée au régime nationaliste. Les années 1970 marquent l’apogée du système d’apartheid, le régime est économiquement et militairement fort malgré une image dégradée à l’international. Les évènements de juin 1976 saperont en profondeur les bases de l’apartheid.
L’école comme instrument de soumission politique
En 1953, le gouvernement sud-africain adopte le Bantu Education Act (étaient désignées populations bantoues les populations noires) avec pour objectif de former une main-d’œuvre docile et adaptée aux besoins du capitalisme blanc. Le ministre de l’Éducation (et futur Premier ministre) Hendrik Verwoerd le dit sans détour : « Il n’y a pas de place pour [les Noires] dans la société européenne au-delà de certains formes de travail. Pour eux, l’éducation doit donc être adaptée à cette réalité » [2]. Les programmes scolaires pour Noires insistent sur l’obéissance et la soumission à l’autorité, la religion et les métiers manuels. Le désengagement systémique de l’État envers l’éducation des populations noires est criant. L’écart de financement entre la scolarité pour les élèves dites « bantoues » et les élèves blancs et blanches est de 1 pour 15 en 1975 [3]. Entre 1962 et 1971, aucune école secondaire n’est construite à Soweto, les effectifs des classes explosent atteignant parfois 100 élèves ! [4] Les commencements timides de rattrapage au cours des premières années de la décennies 1970, si des écoles sont construites à Soweto elles le sont en nombre encore insuffisant, n’annoncent pas un début d’assouplissement de la politique de ségrégation scolaire raciale, bien au contraire.
Le pouvoir afrikaner cherche à imposer la langue afrikaans comme langue officielle, la langue des colons boers au détriment de l’anglais et des langues africaines : zoulou et xhosa notamment. Dès 1968 cette idée est développée au sein du Department of Bantu Education, l’office gérant l’éducation des populations noires. Parmi les arguments pour imposer l’afrikaans, figure notamment le fait que les travailleurs et travailleuses noires sont beaucoup plus en contact avec des afrikaners, ou même que l’afrikaan est plus facile à apprendre que l’anglais ou encore que « la police, avec laquelle la population bantoue est très en contact, parle majoritairement l’afrikaans » [5]. En 1974, une circulaire impose que 50 % des cours (mathématiques, sciences et histoire) soient dispensés en afrikaans, la langue des colons boers. Pour les élèves comme pour les enseignants et enseignantes noires, qui parlent majoritairement zoulou, xhosa ou anglais, c’est une double peine : non seulement ils doivent apprendre ou enseigner dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, mais en plus cette langue est celle de leurs oppresseurs. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres.
Les lycéens et lycéennes s’auto-organisent
Dès 1972, des boycotts d’écoles s’organisent sporadiquement à Soweto. En 1975, des élèves organisent des grèves de la faim pour protester contre les conditions d’étude dégradées et dégradantes imposées aux populations noires. En 1976 se crée le Soweto Students’ Representative Council (SSRC), qui coordonne la résistance contre la politique d’imposition de l’afrikaans. Son président, Tsietsi Mashinini, 19 ans, en devient une figure centrale. Fin avril 1976, des élèves d’une école d’Orlando-Ouest, un quartier de Soweto, se mettent en grève. Le mouvement s’étend progressivement à d’autres écoles. Leur revendication : l’égalité de traitement entre élèves noires et élèves blancs et blanches. Le 13 juin, lors d’une réunion secrète d’un comité d’action ad-hoc à l’école Naledi High School, les élèves décident d’organiser une manifestation pacifique trois jours après devant le bureau de l’Éducation à Orlando West. Leur slogan : « If we must do Afrikaans, Vorster must do Zulu » – une façon de dire que si elles et eux doivent apprendre la langue de l’oppresseur, alors le Premier ministre John Vorster doit apprendre celle des opprimées !
Le matin du 16 juin, de dix à vingt mille lycéens et lycéennes ont revêtu leur uniforme scolaire et se rassemblent devant leurs écoles. Ils et elles chantent l’hymne de l’ANC, Nkosi Sikelel’ iAfrika, interdite à l’époque, et brandissent des pancartes telles que « Down with Afrikaans » ou « Viva Azania » [6] ; montrant à la fois leur inscription dans les luttes de leurs aînées de l’ANC et leur proximité avec les idées développées par les panafricanistes, mais aussi du Black consciousness movement (Mouvement de conscience noire) de Steve Biko qui a émergé à la fin des années 1960 dans les universités, et qui rejette l’alliance avec les libéraux blancs et blanches et prône la libération des Noires par elles et eux-même.
Une marche réprimée dans le sang
La marche commence pacifiquement, mais rapidement la police, en tenue anti-émeute et puissamment armée, bloque la route. Les élèves refusent de se disperser. Vers 10h30, un policier lance une première grenade lacrymogène. La foule panique, les premiers coups de feu retentissent. Hector Pieterson, 12 ans, est mortellement touché à la poitrine devant la porte du lycée Orlando West. Il meurt dans les bras de son camarade Mbuyisa Makhubo, 18 ans, tandis que sa sœur, Antoinette Sithole, court à leurs côtés. La photo iconique de Sam Nzima, qui capture cette scène, fera le tour du monde et deviendra le symbole de la lutte contre l’apartheid.
La nouvelle de la mort d’Hector se répand comme une traînée de poudre dans le township. Soweto s’embrase. Les élèves renversent des voitures de police, érigent des barricades, lancent des pierres. La police réplique par des tirs à balles réelles sur des enfants. Le township est bouclé par la police, les journalistes blancs et blanches ne peuvent entrer dans Soweto. L’ordre est donné aux unités de police paramilitaires arrivées durant la journée de rétablir l’ordre « coûte que coûte » [7]. Les urgences des hôpitaux voient affluer les blessées, de nombreux médecins refusent d’obéir aux ordre de la Police et ne livrent pas les noms des personnes soignées. À la fin de la journée du 16 juin, le bilan officiel est de 23 morts et mortes (dont 21 Noires), et des centaines de blessées, d’autres sources parlent de dizaines.
Le soir du 16 juin une réunion est organisée par l’association des parents d’élèves de Soweto à laquelle assiste notamment Winnie Mandela, pour échanger sur les évènements tragiques de la journée. Le lendemain, la révolte s’étend, des ouvriers et ouvrières se joignent aux élèves, des usines sont incendiées. Le gouvernement déclare l’état d’urgence et l’armée est déployée. En une semaine, 176 personnes sont tuées. En un an, le bilan atteindra 1 000 morts et mortes.
Si les mouvements de révolte à Soweto même ne dure que quelques jours, d’autres townships s’embrasent à leur tour, des manifestations ont également lieu dans des villes blanches, à Johanesburg plusieurs centaine d’étudiants et étudiantes blanches défilent pour protester contre la répression des écoliers et écolières noires. Le gouvernement pour sa part n’entend pas céder et accuse les mouvements panafricanistes d’être derrière les manifestants et manifestantes.
La solidarité s’internationalise
Les images du massacre opéré à Soweto par la police contre des collégiens, collégiennes, lycéens et lycéennes provoquent une onde de choc. L’ONU condamne le gouvernement Afrique du Sud (résolution 392 du 19 juin 1976). Des manifestations de soutien ont lieu à Londres, New York, Moscou. Des boycotts sont lancés contre les entreprises qui soutiennent l’apartheid (comme Barclays Bank). Pour la première fois depuis son instauration en 1948 comme politique officielle, l’apartheid est isolé sur la scène internationale. Les événements de juin 1976 marqueront le début d’une nouvelle période de révoltes dures contre le régime de capitalisme racial d’apartheid : même si elles continuent à être violemment réprimées, les mobilisations de la jeunesse et des organisations syndicales noires se multiplient [8].
Le souvenir de ce mois de juin 1976 à Soweto reste vif dans les mémoires encore aujourd’hui. Mais Soweto 76 n’est pas qu’un événement tragique, c’est aussi un moment de rupture radicale, où une génération refuse l’oppression et invente, dans l’urgence, des formes de lutte autonomes, horizontales et radicales, là où les formes d’organisations politiques traditionnelles avaient échouées à politiser cette jeunesse [9] [10]. Dans un système où l’État sud-africain utilisait l’école comme outil de domination sociale et raciale, les lycéens et lycéennes de Soweto ont transformé les salles de classe en champs de bataille idéologiques. Leur révolte n’était pas seulement contre une langue, mais contre tout un système : l’apartheid, bien sûr, mais aussi contre tout ce qui le rend possible, le capitalisme, le colonialisme, et l’idée même qu’il soit légitimes aux yeux de certaines personnes d’en dominer d’autres.
David (ami d’AL)
CHRONOLOGIE
1974 la circulaire 39/1974 impose l’afrikaans comme langue d’enseignement pour 50 % des matières (mathématiques, sciences, histoire, géographie) dès la 5e année de scolarisation dans les écoles dites bantoues (noires).
Janvier 1976 le décret entre en vigueur dans certaines écoles de Soweto. Des conseils d’élèves organisent des réunions clandestines. Création du Soweto Students’ Representative Council (SSRC), qui coordonne la résistance contre la politique d’imposition de l’afrikaans.
Avril 1976 première grève dans une d’Orlando-Ouest à Soweto. D’autres écoles se mettront en grève les semaines suivantes.
13 juin 1976 réunies en assemblée à l’école Morris Isaacson High School, les élèves décident d’une manifestation pacifique pour le 16 juin, devant les bureaux du Département de l’Éducation à Orlando West.
16 juin 1976
7h00 rassemblement de 5 000 à 10 000 collégiennes et lycéennes devant leurs écoles.
8h00 départ de la marche vers le stade Orlando. Les élèves chantent Nkosi Sikelel’ iAfrika (hymne interdite de l’ANC).
9h30 la police en tenue anti-émeute bloque la marche près de l’école Orlando West Junior Secondary. Les élèves refusent de se disperser.
10h00 la police lance des grenades lacrymogènes, puis ouvre le feu sur la foule. Hector Pieterson, 12 ans, est touché à la poitrine. Il meurt dans les bras de son camarade Mbuyisa Makhubo,18 ans.
10h30/12h00 la nouvelle de la mort d’Hector se répand. Des élèves renversent des voitures de police, érigent des barricades avec des poubelles et des pneus enflammés. Des cocktails Molotov sont lancés. La police répond par des tirs à balles réelles sur des adolescentes.
12h00 des travailleurs et travailleuses se joignent aux élèves. Des usines (Ford, General Motors) sont incendiées.
14h00 le gouvernement déclare l’état d’urgence. L’armée est déployée à Soweto.
18h00 premier bilan provisoire de la journée : 23 morts (dont 21 Noires, 2 Blancs), des centaines de blessées. Les hôpitaux sont débordés. Les arrestations massives commencent.
Soirée la police effectue des raids dans Soweto. Des centaines d’élèves sont arrêtés. Les leaders lycéennes (comme Tsietsi Mashinini) sont traquées.
Nuit des émeutes éclatent dans d’autres townships (Alexandra, Sharpeville...). Le gouvernement censure les médias et interdit tous les rassemblements.
17 juin 1976 grève générale des élèves et des enseignantes dans les écoles de Soweto. 80 % des lycéennes boycottent les cours !
18-20 juin la répression est sanglante, l’armée et la police tirent à vue sur les manifestantes.
22 juin 1976 le gouvernement ferme les écoles de Soweto et interdit tous les rassemblements.
Fin juin le bilan officiel est de 176 morts (dont 134 élèves), plus de 1 000 blessées, 5 000 arrestations. La révolte s’étend à tout le pays.





