Journées écosyndicales 2026 : « Nous avons pris conscience d’un besoin d’alliance »

Les 22 et 23 mai ont eu lieu à Nantes les Rencontres écologiques et sociales, une série de rencontres pour discuter de la façon de conjuguer actions syndicale et écologique, organisée par les Soulèvements de la Terre de Nantes, Solidaires 44, la FSU 44, ATTAC 44, des syndicats CGT et l’UCL. Retour sur un atelier !
Nous vous présentons ici une retranscription résumée de la table-ronde introductive « Ecolos et syndicats : comment s’allier ? » Nous avions choisi de développer deux exemples d’alliances gagnantes, avec Dam du comité des Soulèvements de la Terre Plaine Tempête (banlieue Nord de Paris) et Yann du collectif syndical contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, syndiqué CGT, et également militant à l’UCL.
Pouvez-vous présenter le contexte de ces luttes ?
Dam : Je suis content d’en parler, d’autant qu’on vient de gagner ! Au départ, on mène une lutte contre le projet d’entrepôt logistique Greendock, qui devait être un énorme entrepôt en bord de Seine. Et en février 2025, il y a une grosse grève qui se déclenche dans le port de Genneviliers, dans un entrepôt Geodis. C’était pas du tout une grève « écolo », c’était une grève pour les salaires, mais on décide d’y aller en soutien. Et cette grève est gagnante : au bout des 3 semaines, il y a une augmentation de salaire obtenue. Bien sûr, ils ont gagné parce qu’il y avait 90 % de grévistes, mais l’alliance a joué. On pense que ces deux victoires là, contre l’entrepôt Greendock, et la grève pour les salaires, ont fonctionné ensemble.
Pour l’anecdote, quand le directeur régional de Geodis est venu signer l’accord victorieux, il est allé voir le délégué syndical et il lui a dit « qu’est-ce que venaient foutre les Soulèvements de la Terre dans cette histoire ? » et le camarade de la CGT lui a répondu « bah vous croyez qu’on n’est pas écolo, nous ? »
Yann : Nous aussi, quand on a fait les manifs avec les gens de Notre-Dame-des-Landes, la brigade anti-criminalité venait vers nous la CGT et nous disait « qu’est-ce que vous foutez avec les zadistes ? »
L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, c’est un projet très ancien qui s’est porté sur ce territoire qui est une zone humide, et très rapidement, les paysans et paysannes sur place se sont opposées à ce projet. Ça n’avançait pas beaucoup, et ça s’est accéléré dans les années 2000. Les zadistes se sont installées sur la zone à partir de 2009. Le syndicalisme ouvrier était toujours très loin. Mais en 2014, il y a eu une manif très réprimée à Nantes, et il y avait des syndicalistes qui ont été outrées. Suite à ça, l’année d’après, les zadistes sont venues à Nantes pour des journées d’action syndicale, on s’est mis à discuter en manif, des contacts se sont noués.
À la CGT, nos camarades du syndicat de site de l’aéroport de Nantes-Atlantique ont également discuté avec des zadistes et ont marqué leur opposition au nouvel aéroport, car ils ne voulaient pas aller travailler là-bas. Et en mai-juin 2015, les zadistes ont fait un événement à Nantes pour commémorer Mai 68. A l’époque, il y avait eu des liens entre les ouvriers et ouvrières en grève à Nantes et les paysans et paysannes qui faisaient des repas. En 2016, on a décidé de se structurer un peu, et on a créé le collectif syndical contre l’aéroport et son monde. Il y a aussi eu une prise de position de la CGT Vinci, parce que Vinci avait récupéré la gestion de l’aéroport de Nantes-Atlantique, et c’est aussi Vinci qui devait gérer l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. La CGT Vinci a communiqué en disant « on n’ira pas mettre du béton sur une zone humide ». Le 1er mai 2017, il y a eu un cortège commun entre syndicalistes et zadistes, c’était festif, joyeux.
Et le collectif s’est finalement dissous après la victoire en 2018.
Quelles formes prenait cette alliance ?
Dam : Le blocage a vraiment resserré les liens pendant la grève. C’était un mode d’action qu’on partageait avec les salariées de Geodis, mais un des défauts du blocage, c’est que ça peut coûter très cher ensuite en procès et en amendes. Et donc il y a eu l’idée que les Soulèvements de la Terre prennent le relais du blocage. Le premier soir où ça a été bloqué de l’extérieur, la police est arrivée et les ouvrières et ouvriers ont fait une grande ligne de gilets rouges devant les militants et militantes écolos.
On a aussi apporté notre savoir-faire en termes de communication, de réseaux sociaux. On a fait du ravitaillement, on a ramené des légumes via des camarades de la Confédération paysanne sur le piquet de grève, on a aussi fait des caisses de grève.
Au final, ce qui est le plus nourrissant, c’est presque les rencontres que ça a créé. C’est une grève de nuit, le temps fort de la grève, c’est de 20h à 23h, donc ramener des gens de l’extérieur, une fanfare, faire un micro ouvert, ça fait du bien.
Si tout ça a été possible, c’est aussi qu’on est à Gennevilliers, où une CGT a gardé des bases très combatives, il y avait un terreau historique, communiste, ouvrier, une base syndicale qui était habituée à faire ça.
Yann : Je pense que c’est intéressant de voir pourquoi ça fonctionne. Il faut une convergence d’intérêts entre les salariées et les écolos, des militantes et militants syndicaux déjà sensibilisés aux questions écologiques, et des militants et militantes écolos disposées à s’allier aux salariées.
Nous, on invitait les zadistes à venir, on faisait des bouffes ensemble, et à l’inverse, on était invitées à la ZAD. Quand ça se passe bien, en rigolant, à des bouffes, à nos manifs... on peut avancer. La lutte était d’ampleur nationale et ramenait des militants et militantes autonomes qui allaient à l’affrontement avec les flics, et c’était pas la façon de manifester de la CGT. Au fur et à mesure des manifs, on a trouvé des moyens de manifester ensemble. C’est tout un tas de situations où on doit se parler avant, se connaître.
Est-ce qu’il y a eu des réticences à lutter ensemble ?
Dam : en réalité, pas beaucoup, mais il y a des enjeux de posture. Par exemple, on se disait que dans les mondes populaires, le terme écologie renvoie à des politiciens et politiciennes EELV qui font la morale à la télé. On s’était dit : « on ne va pas dire écolo dans nos discours », mais c’était trop compliqué, personne n’y arrivait. Il vaut mieux essayer de se faire croiser les choses autour des blagues et de la bouffe plutôt que se cacher. Il faut aussi se méfier de la position d’extériorité, de dire « voilà, je vous soutiens, mais c’est pas moi qui suis concerné ». Alors nous ne sommes pas ouvrières ou ouvriers, nous n’avons jamais dit le contraire. Mais en même temps, on s’est dit que la logistique, ça nous concerne toutes et tous, c’est un élément central du capitalisme actuel, on est tous et toutes dépendantes de ces réseaux logistiques. On peut chercher des positions organiques, de dire qu’on fait partie de cette lutte d’une certaine manière. C’est un champ de lutte partagé.
Yann : À la CGT, ça remuait énormément, parce que beaucoup de camarades pensaient que ça pouvait diviser la CGT. Jusque dans les années 1990, la CGT avait le positionnement « on n’a pas besoin des autres, on fait tout seuls », mais il n’y a plus le même rapport de force donc nous avons pris conscience du besoin d’alliances. Et le côté productiviste de la CGT a aussi évolué, la crise climatique remet en cause cette logique productiviste. On l’entend encore au sein de la CGT, mais c’est en train de changer parce que des jeunes arrivent dans les syndicats.
Quelle pérennité a cette alliance ?
Dam : La suite, c’est le contre-projet. Dès le début, on s’est dit « on ne fait pas un contre-projet uniquement sur Greendock, mais sur le port de Gennevilliers », c’est un super outil pour continuer à s’approprier ce terrain industriel. On y passe du temps, pour faire de l’analyse, on fait des balades naturalistes avec des salariées. C’est aussi un moyen pour les syndicats de refaire du militantisme avec des projets de transformation du territoire. Dans le contre-projet, il y a des idées de ramener du fret ferroviaire, de faire plus de fluvial, mais aussi l’idée de transformer la logistique, arrêter les sous-traitants, arrêter les flux qui viennent de très loin, se poser la question de ce que serait une logistique utile au territoire. Il y a aussi un atelier spécifique sur « ce serait quoi de socialiser le port de Gennevilliers ? » Combien de temps de grève dans combien d’entrepôts il faudrait pour dire « on envahit la direction du port de Gennevilliers et on déclare une coopérative ouvrière du port de Gennevilliers ? » Ça nous pousse à réfléchir à ce que ça voudrait dire concrètement.
Le contre-projet permet aussi d’aller voir d’autres syndicalistes et salariées puisqu’une des limites de toute cette histoire, c’est que sur le port de Gennevilliers, il y a 8 000 ouvriers et ouvrières, il y a plein d’entrepôts, mais il y en a un seul où il y a une base combative. Le contre-projet permet de rencontrer d’autres salariées, sur un terrain moins conflictuel.
Très récemment, il y a eu à Gennevilliers une action de blocage de Thalès dans la campagne de Guerre à la guerre. C’était mené plutôt par les Soulèvements de la Terre, mais on est venu avec les ouvriers et ouvrières de Geodis qui étaient super contents et contentes de faire ça, avec l’union locale CGT, et même, on est venu avec le maire de Gennevilliers, un communiste, qui venait de reconnaître qu’il avait perdu sur Greendock.
Cela nous rappelle que l’enjeu, c’était pas seulement l’écologie, c’est un enjeu de lutte beaucoup plus globale.
Yann : En janvier 2018, la victoire contre l’aéroport, c’est quand même une victoire pour notre camp social. À la CGT, ça a aussi été perçu un peu comme notre victoire, ça a prouvé qu’on pouvait faire reculer l’État, dans une période où on gagne rarement, ça redonne de l’enthousiasme. On continue à se mobiliser sur d’autres grands projets inutiles, aujourd’hui, on y va beaucoup plus facilement depuis la victoire de Notre-Dame-des-Landes. Et on continue aussi de mettre l’écologie à l’agenda dans le syndicalisme, on a monté un collectif écosyndical à l’union départementale CGT 44.
Propos recueillis et retranscrits par Agrippine (UCL Nantes)





