Kanaky : La répression de l’État colonial se poursuit

Deux ans après les soulèvements populaires qui ont conduit à une répression particulièrement violente, la situation en Kanaky s’aggrave. La pauvreté est en hausse et les services publics ont quasiment disparu dans certains endroits. Alors que les colons reçoivent des aides de l’administration, celles et ceux qui en pâtissent sont bien évidemment les populations kanak. Retour sur un territoire qui est encore aujourd’hui une colonie française.
Deux ans après les soulèvements populaires qui ont conduit à une répression particulièrement violente, la situation en Kanaky s’aggrave. La pauvreté est en hausse et les services publics ont quasiment disparu dans certains endroits. Alors que les colons reçoivent des aides de l’administration, celles et ceux qui en pâtissent sont bien évidemment les populations kanak. Retour sur un territoire qui est encore aujourd’hui une colonie française [1].
Administrativement, la Kanaky est divisée en trois Province : le Sud, le Nord et les Îles Loyauté. En 2025, le pays comptait 264 596 habitants et habitantes. Les trois-quarts vivent en Province Sud et la moitié de la population kanak réside aujourd’hui dans le grand Nouméa, où se concentre environ 70 % de l’activité économique. Au total, 25 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il s’agit pour la plupart de Kanak ou d’Océaniens et Océaniennes. Environ 10 000 personnes résident en habitat précaire à Nouméa et dans son agglomération. Le niveau de vie des Kanak est deux fois moins élevé que celui des non-Kanak. Parmi elles et eux, 30 % des jeunes sont au chômage. Et seulement 8 % des diplômé‧es de l’enseignement supérieur sont Kanak. Ces derniers subissent de plus des discriminations en matière de formation, d’emploi, de logement et de loisirs.
Depuis deux ans, précarité et pauvreté s’accentuent
L’Union syndicale des travailleurs kanak et des exploités (USTKE), indépendantiste, qui a soutenu la révolte du printemps 2024, ne cesse d’alerter depuis sur ses conséquences liées à la gestion coloniale des événements. Depuis le 13 mai 2024, date du soulèvement de la jeunesse de Kanaky, le chômage a fortement augmenté. Les destructions d’entreprises ont entraîné des conséquences économiques et sociales majeures, principalement autour de Nouméa. Sept-cents entreprises (commerces, industries, services) ont été incendiées ou très fortement endommagées. Des milliers d’emplois ont été supprimés, les quartiers populaires ont perdu leurs commerces de proximité, des écoles, des centres de santé, des transports. Dans le secteur privé, plus d’un salarié sur six a perdu son travail.
Les inégalités, déjà très fortes, se sont accentuées. La précarité alimentaire augmente fortement. Les prix de l’alimentation (déjà bien plus élevés qu’en France, 85 % des produits étant importés) ont augmenté de 6,7 % depuis le début de l’année 2024 ; ce qui grève le pouvoir d’achat et fragilise particulièrement les plus modestes qui consacrent 28 % de leurs dépenses à l’alimentation. Selon la Banque alimentaire de Nouvelle-Calédonie, 20 000 personnes supplémentaires ont besoin d’aide pour se nourrir, auxquelles s’ajoutent les 10 000 bénéficiaires déjà identifié‧es. Fin 2024, l’USTKE a mis en place une banque alimentaire [2] pour venir en aide aux travailleurs et travailleuses qui ont perdu leur emploi et se retrouvent, ainsi que leurs proches, dans une grande précarité. Elle est toujours d’actualité et c’est le résultat de la volonté coloniale de l’État français et de ses partisans qui voulaient imposer une modification du corps électoral, au mépris des accords de décolonisation.
Des services publics à l’abandon
Après le 13 mai 2024, le réseau de bus était quasiment à l’arrêt, laissant les populations pratiquement sans transport public. Certaines lignes ont été progressivement remises en circulation, mais avec des horaires très restreints et un ticket de bus à 500 CFP (4 euros), ce qui est un coût exorbitant pour une partie de la population locale. Les révoltes de mai 2024 ont également conduit au départ d’un grand nombre de soignants et soignantes. Le phénomène a touché particulièrement les zones déjà en tension, en particulier dans le Nord de l’île, où quelques départs ont suffi à faire basculer un territoire qui était déjà un quasi désert médical. On compte notamment 118 lits fermés au Centre hospitalier territorial du grand Nouméa, 70 sur 172 en cliniques privées et 40 sur 60 dans l’hôpital principal de la Province Nord. Plus de la moitié des blocs opératoires du territoire sont à l’arrêt. Les EHPAD et centres médico-sociaux sont sous tension permanente et plusieurs centres de soins ont dû fermer.
Le 5 juin 2024, la présidente de la Province Sud, et ancienne secrétaire d’État, Sonia Backès, déclarait, à l’adresse de « ceux qui ont brûlé, pillé, bloqué la Calédonie, à ceux qui continuent », que « la province leur supprimera toutes les aides dont ils bénéficient ». Des mesures discriminatoires visant les Kanak ont ainsi été prises. Le remboursement de l’aide médicale a été suspendu en juillet 2024, « jusqu’à nouvel ordre », sauf exceptions. Il a aussi été instituée une condition de domiciliation d’une durée de dix ans en Province Sud pour solliciter l’attribution de bourses scolaires ou universitaires et de logements locatifs publics [3] ; ce qui exclut de fait de nombreuses et nombreux jeunes kanak. S’ajoutent à cela des refus d’inscription d’enfants à l’école, à la cantine ou au périscolaire. Un plan de réformes budgétaires, sociales et fiscales a été adopté en août 2025 ; il prévoit une baisse des allocations familiales, aggravant ainsi les difficultés rencontrées par les ménages les plus vulnérables.
Ces différentes mesures ont affecté plus particulièrement les populations kanak. Cette injustice sociale supplémentaire est une punition collective à la suite du soulèvement populaire de mai 2024. À l’inverse, la situation difficile des finances publiques n’a pas empêché la Province Sud de mettre en place, dès décembre de cette même année, un plan visant à favoriser le retour de colons parti‧es après mai 2024, à travers une aide pour les billets d’avion [4] et l’octroi de plus de 2 milliards de CFP [5] aux TPE, sous prétexte de soutenir ces entreprises majoritairement dirigées par des non-Kanak.
Christian Mahieux (UCL Banlieue Sud-Est)





