IXe congrès d’Alternative libertaire - Saint-Denis, mai 2008

La conscience de classe et la volonté de lutte sociale en France en 2008

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A) Un prolétariat de plus en plus éclaté

L’analyse des données, concernant par exemple la répartition des revenus, amène les chercheurs en sciences sociales à réintroduire la notion de classes sociales, après toute une période de théories affirmant leur disparition. Non, l’antagonisme de classe n’est pas en train de se fondre dans une grande classe moyenne, au contraire les écarts économiques entre les groupes sociaux se creusent de plus en plus. Ce creusement des inégalités s’explique surtout par un retour des inégalités d’accumulation.

Mais cette actualité des classes sociales soulève néanmoins des problèmes spécifiques liés à un éclatement plus grand des situations au sein du prolétariat. Le prolétariat moderne ne peut plus être réduit à l’ouvrier masse. Le nombre des employés, qui sont en grande partie des femmes, a crû de façon importante. Employé-es et ouvrier-ères constituent, les classes populaires. Par ailleurs, ceux qui durant les Trente Glorieuses avaient été qualifiés de classe moyenne, les cadres intermédiaires ou les enseignant-es par exemple, connaissent une prolétarisation de leur situation. Les classes populaires se trouvent éclatées entre plusieurs statuts : agents femmes ou hommes de la fonction publique, employé-es ou ouvrier-ères du privé en CDI, travailleur et travailleuses précaires - souvent des jeunes ou des femmes -, chômeurs et chômeuses, travailleurs et travailleuses immigré-es sans-papiers, retraité-es, étudiant-es…

Cet éclatement du prolétariat n’est pas sans amener des questions, au sein du mouvement social, sur les grilles d’analyses, les moyens d’action et les revendications qui doivent être développées. Une première question consiste à se demander si l’existence de ces divisions ne remet pas en question la pertinence de l’analyse en terme de lutte de classes. C’est bien ce qu’essayent de nous faire croire le gouvernement et le patronat en nous disant que les privilégié-es se sont par exemple les salarié-es fonctionnaires par rapport aux salarié-es du privé. Ce discours s’appuie sur le décalage qui existe entre la classe en soi, c’est à dire la réalité économique des classes sociales, et la conscience de classe du prolétariat, c’est à dire la classe pour soi : « Les membres de cette classe, faute d’entendre et de trouver un mot qui puisse leur convenir, se présentent eux-mêmes comme membres de la classe des « petits » ou des « exclus » . Pourtant, de son côté, s’il est une classe qui garde une forte conscience de classe, contrairement au prolétariat, c’est la haute bourgeoisie qui, elle, a bien conscience que se joue dans la société une lutte entre le travail et le capital : « Alors que se délitent les sentiments de classe dans la société, la grande bourgeoisie reste consciente de ses intérêts et soucieuse de sa cohésion » .

L’apparition de la notion « d’exclu » a par exemple constitué une des marques de la crise de la conscience de classe du prolétariat. L’exclu est celui qui ne fait pas partie du système : sans travail, sans logement…Ce dont la notion d’exclu est détachée, et qui était au cœur de la notion de prolétariat, c’est la question de l’exploitation. L’exclu serait celui qui aurait perdu jusqu’à la possibilité de se faire exploiter. Mais en réalité, l’exclu, c’est celui qui constitue l’armée de réserve du prolétariat. Il n’est donc pas exclu du système d’exploitation capitaliste : il en est un des éléments structurels.

Nous réaffirmons donc pour nous la pertinence de l’analyse de la société en termes de luttes de classes. Néanmoins, si l’oppression économique de classe est pour nous un des axes politiques pertinents d’analyse, il n’est pas le seul. Nous reconnaissons aussi l’existence non seulement d’une exploitation économique subie par le prolétariat, mais aussi d’un rapport d’autorité par lequel la classe managériale décide seule contre le prolétariat des orientations de la production. Mais nous reconnaissons aussi l’existence d’autres divisions politiques et économiques dans la société, constitutives du système patriarcal et du système raciste. Cependant, nous considérons que l’existence de différents systèmes de domination croisés ne doit pas conduire à l’opposition des opprimé-es entre eux, mais au contraire à la convergence de leurs luttes afin de remettre en cause ces divisions sociales.

L’éclatement du prolétariat pose aussi une question sur la pertinence que peut revêtir le mode d’action syndicale, liée au travail en entreprise et donc au salariat. L’existence de salarié-es précaires ou de personnes au chômage remet-elle en cause ce mode d’action ? Nous considérons pour notre part les précaires et les chômeurs et les chômeuses comme des travailleurs privés d’emploi. C’est donc par rapport à l’opposition entre le travail et le capital que nous analysons leur situation.

L’existence de tels travailleurs et travailleuses ne fait donc que réaffirmer la nécessité de réclamer le droit à un travail en CDI pour tous et toutes et des améliorations de conditions de travail. Il ne s’agit donc pas de revendiquer des revenus d’existence, mais de construire des rapports de force plus favorables, face au capital, au prolétariat. C’est pourquoi l’AL s’est prononcée pour la généralisation du partage des richesses entre les générations à travers un salaire social que tous les travailleurs recevraient dans les périodes d’inactivité, de leurs études – comme travailleurs en formation – à la retraite. En outre, à la différence d’un revenu d’existence, ce salaire social serait géré collectivement par les travailleurs eux-mêmes et non par l’État, dans le cadre d’un système de sécurité sociale autogéré.

B) Une tendance à la précarisation d’ensemble

La période actuelle est marquée par de profondes mutations du mode de production capitaliste. Le terme générique pour désigner ces mutations est celui de restructuration. Dans les faits, il s’agit d’une transformation des modes et des rapports de production, sous les coups de boutoir d’une offensive généralisée du patronat, et de son relais étatique. Ce n’est ni plus ni moins que la liquidation du modèle keynésiano-fordiste, remplacé par un nouveaux modèle, couramment appelé « néolibéral ». Nous concentrerons notre analyse sur les deux éléments centraux de la restructuration.

Loin d’être séparés, ces deux éléments interagissent pour former une dialectique de transformations des rapports sociaux, entraînant avec eux un bouleversement de l’ensemble de la société.

I. PRÉCARISATION/FLEXIBILISATION DU PROLÉTARIAT

L’après guerre avait vu l’émergence de l’ouvrier spécialisé (OS) comme figure centrale de la production. La figure de l’OS est indéfectiblement liée au modèle de production tayloriste : horaires fixes, répétition continue des mêmes gestes…

L’OS, l’ouvrier masse, est le sujet des luttes ouvrières des années 70. Malgré les tendances à l’autonomisation des luttes, tendances qui constituent le socle des théories dites de l’autonomie ouvrière, le sujet de cette période est resté prisonnier des formes d’organisations de la classe issue de la période encore précédente, forme d’organisation institutionnalisée :grands syndicats, mais aussi partis ouvriers (PCF, PS).

Si ces formes d’organisations avaient un rôle dans la lutte des classes, servant en particulier a la reproduction de classe du prolétariat dans les meilleures conditions (horaires,salaires..) pour le prolétariat, elles étaient, du fait de leur institutionnalisation, incapables de remplir un rôle révolutionnaire.

La fin du cycle de luttes des années 70 est donc l’histoire d’un échec. Echec de l’autonomie ouvrière à s’émanciper des formes d’organisations institutionnelles, échec aussi à contrer les mécanismes de la restructuration qui se mettent en place, dés la fin des années 70.

La défaite ouvrière marque en effet une rupture dans les rapports de production, la contre-attaque bourgeoise se traduit par de profonds bouleversements : généralisation de la production a flux tendu (just in time) sans stock, par ce biais accroissement de la flexibilisation de la main d’œuvre (horaires modulables, etc.) accélération des cadences, recours massif a l’intérim, externalisation de la production.

Le tout provoquant une vaste hausse de la productivité et le développement d’un chômage massif, plaçant les travailleurs et les travailleuses en concurrence devant cette menace.

Ces transformations ont de profonds effets sur la composition du prolétariat. La précarisation massive tend à devenir la norme, se développant en premier lieu dans les populations fragilisées (femmes, jeunes, immigrés…), puis gagnant dans un second temps l’ensemble du prolétariat.

II. LIQUIDATION D’UN MODÈLE DE RÉGULATION/ARBITRAGE ÉTATIQUE

L’après-guerre, c’est aussi le compromis keynésien de l’état social : forte intervention de l’état dans la production, mais aussi dans la reproduction de classe à travers la redistribution du salaire différé (Sécurité sociale, retraites, etc.).

L’état emploie à cette fin, mais aussi dans de nombreux secteurs étatisés, un nombre important de travailleurs et travailleurs disposant, à travers le statut de fonctionnaires, d’acquis sociaux importants.

A ces emplois de fonctionnaires s’ajoute un nombre plus important de travailleurs des grandes entreprises du privé, en particulier dans la métallurgie, bénéficiant de conventions collectives protectrices et d’un statut stable dans leur entreprise.

Ceux-ci, bénéficiant d’une accession facilitée a la propriété (la sécurité de l’emploi donnant lieu a des facilités d’emprunts) forment ce qu’on appellera une « classe moyenne ».

Ces secteurs public et privé sont aussi de grands bastions syndicaux, grâce à la conquête de nombreux droits (décharges horaires importantes, etc.)

Ces dernières années ont vu, d’une part le démantèlement progressif ces secteurs : EDF-GDF, SNCF, PTT…l’Etat entamant un processus d’externalisation à des sous-traitants privés. Ce qui se traduit pour les salarié-es par une perte progressive des droits sociaux, une précarisation accrue, en particulier pour les nouveaux arrivants. D’autre part, la remise en cause des conventions collectives, les restructurations massives qui ont affecté la quasi-totalité des grands secteurs industriels, la sous-traitance de tout ce qui pouvait l’être, la multiplication des statuts précaires, les délocalisations, se sont traduites à la fois par la destruction des bastions syndicaux du privé et par une régression considérable des salaires et des conditions de travail dans ces entreprises.

Dans les secteurs restés sous gestion étatique directe, la précarisation est aussi introduite par le recours massif aux vacataires et aux stagiaires.

Parallèlement, nous assistons à une diminution continue de la répartition du salaire différé. Avec des exonérations massives de cotisations patronales, le patronat trouve un moyen d’augmenter ses bénéfices à moindres coûts sociaux. La diminution de cette redistribution est en effet moins directement perceptible que la diminution tangible de la fiche de paye.

La situation du prolétariat est donc aujourd’hui soumise à une double tendance.
- La précarisation d’ensemble et l’endettement continu. En effet, le poids financier de la reproduction de classe (éducation, santé, retraites, chômage…) était supporté dans le compromis de l’après guerre par le triptyque salariat / patronat /gestion étatique. Il pèse désormais, à mesure que le patronat se désengage, sur les épaules du seul prolétariat. Dans un contexte d’inadéquation des organisations héritées, ceci se traduit par une véritable crise de ces structures :
- La désertification syndicale dans le prolétariat précaire et le repli des organisations syndicales dans leurs bastions. Des organisations syndicales dont la tendance à la fonctionnarisation, en particulier au sein des appareils dirigeants, va de paire avec la recherche d’une étatisation du règlement des conflits.

Il s’agit de la fin d’une période.

La période qui s’achève est cristallisée autour d’une génération : celle dite du baby-boom. Cette génération a construit sa politisation autour de 1968. Elle arrive majoritairement à la fin de sa vie active. Or cette génération assurait depuis de nombreuses années une grande partie du rôle de structuration du prolétariat. En effet, un nombre écrasant de responsables syndicaux et politiques en sont issus. Il s’agit de la génération actrice lors du mouvement de 1995. Avec le départ de cette génération la question de la précarisation et des modes d’actions qui lui sont inhérents reste à déterminer.

 
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