Les chroniques du travail aliéné : Damien, chef de chantier

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Les chroniques du travail aliéné par Aline Torterat, médecin du travail

« J’ai commencé à travailler très jeune dans les travaux publics. L’action, le plein air, une certaine autonomie. J’aimais bien et j’aime toujours. Puis, un peu par hasard, je me suis trouvé à me spécialiser dans le domaine de l’étanchéité. La qualité est l’enjeu principal et ça oblige à une bonne maîtrise professionnelle. En plus, les chantiers ne manquent pas, donc pas de risque de chômage.

Je suis resté plus de 15 ans dans la même entreprise. C’est là que j’ai tout appris. J’étais apprécié pour mes compétences et pour ma solidité. C’est vrai, je peux dire que je n’ai jamais été malade. Je suis un grand sportif. Je suis robuste pour mes 40 ans.

Puis, un de mes meilleurs collègues s’est lancé en se mettant à son compte. Son entreprise démarrant bien, il m’a entraîné avec lui. Normal, on était amis, on se connaissait bien et on avait des valeurs communes. J’ai démissionné et je suis devenu son chef de chantier, à diriger une équipe de sept ou huit étancheurs. Evidemment, on ne chômait pas ; c’est un travail très physique avec du terrassement et des travaux pénibles, avec des outils vibrants et des produits chimiques quand on étale du bitume chaud. Mon équipe tournait bien parce que je ne rechignais pas à travailler avec eux.

J’étais un peu l’entraîneur. Et voilà qu’en début d’année, je fais brutalement une hernie étranglée. Urgence, opération, complications. Donc, j’ai eu un arrêt de travail de deux mois. Puis, chez moi, je fais une chute et je me retrouve avec une entorse grave de la cheville et l’obligation d’en passer par un plâtre pendant un mois sans pouvoir poser le pied par terre, suivi d’une rééducation de plusieurs semaines. Nouvel arrêt d’un mois et demi qui a prolongé le premier. Malheureusement, mon calvaire n’était pas terminé.

A cause du béquillage, j’ai aggravé un problème de mon épaule droite. La douleur était insupportable. Il a fallu opérer. Deux mois d’arrêt supplémentaire à cause de mon métier. Mon patron était resté un peu silencieux pendant ces presque six mois d’absence. Juste deux ou trois coups de fil. Quand j’ai repris, il m’a fait comprendre qu’il ne croyait pas trop à mon histoire à rebonds et il m’a dit qu’il ne me retiendrait pas si je voulais partir.

C’était plus vraiment un ami. J’ai compris qu’il était devenu un patron qui n’avait plus du tout les mêmes enjeux que moi. Son entreprise, ce que ça lui rapporte, sa puissance dominante, l’autorisaient à gommer la particularité de notre relation que je croyais égalitaire. Je viens de comprendre qu’un rapport salarial modifie bien des choses dans les relations humaines. J’ai un rendez-vous dans l’entreprise que j’avais quittée. Ils vont me reprendre. »

  • Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.
 
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