Les chroniques du travail aliéné : Géraldine, directrice financière.

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Les chroniques du travail aliéné par Marie-Louise Michel, psychologue du travail « shut up and listen ! » Géraldine, directrice financière [1]

Je suis expert comptable mais j’ai accepté un poste de comptable dans cette boite-là parce que le directeur financier était proche de la retraite, le président était d’accord pour que je me prépare à prendre sa place. Ça s’est bien passé comme ça, mais ils ne m’ont pas remplacée, j’ai cumulé les fonctions… Je voulais être digne de mon poste, je voulais y arriver. J’étais un peu naïve. C’était beaucoup de travail. En tant que femme, je sais que je dois toujours me justifier, en faire le double… Ça s’est vraiment dégradé quand on est passé sous le logiciel SAP, celui du grand groupe qui nous a rachetés. Il a fallu former tout le monde en huit jours, sans être déchargé du courant. C’est un système très vicieux, tout est contrôlé par les finances, tout le monde doit rentrer son activité, il n’y a plus besoin des comptables non plus ! Je me suis retrouvée la seule à avoir une compétence financière ! Et moi je continuais à faire ce qu’on me disait de faire. Je travaillais le week-end, tout le temps et moins j’y arrivais, plus je travaillais… Je ne savais pas ce que c’était que l’échec. J’avais eu jusque-là une belle carrière. Une famille, deux enfants… Je travaillais beaucoup pour tout ça mais sans obstacles majeurs. Pour moi, c’était « si on veut, on peut ».

On a fusionné avec une autre unité du groupe il y a deux ans, les comptes, n’étaient pas bons, les balances pas équilibrées, j’ai tiré la sirène d’alarme. En grande réunion à Paris, quand je demandais pourquoi on me disait « shut up and listen ! ». Ils m’ont équilibré la balance et résolu le problème sans jamais rien m’expliquer. Jamais le droit de me balader pour comprendre, c’est un groupe de 10 000 personnes … Une armée de moutons, on se tait. On est des locaux, des ploucs. J’ai prévenu le commissaire aux comptes, elle n’a pas certifié. Je ne comprenais plus rien, je me trouvais nulle.

Un soir, je pleurais, j’ai appelé ma maman, elle m’a dit « arrête-toi ! ». C’est ce que j’ai fait. Et le président m’a appelée à la maison pour me dire qu’ils avaient trouvé trois personnes pour faire mon travail ! C’est au moins ça qu’il fallait… Ca n’a pas empêché le grand directeur financier du groupe de m’appeler sur mon portable et j’ai travaillé de chez moi… Ils m’ont « autorisée » à prendre mes vacances à la suite et quand je suis revenue, ils avaient ajouté un directeur général financier ! Je l’ai trouvé dans mon bureau, j’ai dû aller dans un boui-boui… Il a moins de diplômes que moi, je n’ai pas été tendre… Avec le président on marchait main dans la main, il m’a soutenue, la fille de l’audit qu’ils ont commandité aussi, mais ça barde, ils ont demandé de témoigner pour le virer, je ne l’ai pas fait, mais les autres oui, il est parti, il a démissionné… Le président général l’a laminé. J’ai fait de la tachycardie cet été, des crises nocturnes, des malaises… C’est le stress, pourtant j’ai perdu mon zèle, je finis à 18 heures, je me suis investie dans l’association de parents d’élèves mais c’est moins exaltant ! Il y a deux personnes en moi, je voudrais continuer et arrêter… Mais je ne voudrais pas finir aux impôts comme mon père…

[1Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
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