Les chroniques du travail aliéné : « J’espère que c’est de la qualité, ce qu’on vend ? » Christiane, documentaliste dans l’industrie phamarceutique

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Les chroniques du travail aliéné par Aline Torterat, médecin du travail

Christiane, documentaliste dans l’industrie phamarceutique  [1]

Je me suis créé mon poste il y a sept ans. J’ai tout repensé parce que j’étais missionnée pour ça. J’ai été seule sur la documentation produit jusqu’à il y a deux ans et ça marchait très bien. Et là j’ai eu un nouveau collègue qui m’a mené la vie dure. On devait travailler en binôme et il travaille tout seul. Il se prend pour mon chef alors qu’il ne comprend rien ni aux codifications ni aux législations. En plus, forcément dans le métier de documentaliste, il y a des logiciels très compliqués à manier ­auxquels il n’a jamais pu se faire. Mais il revient sur tout, reprend tous les documents. C’est infernal. Presque du harcèlement. Il n’a aucune formation à la documentation et il croit qu’il sait alors qu’il ne sait pas. Et c’est vrai que je suis un peu sur son dos tout le temps.

On est passé du secteur « Recherche et développement » au secteur « marketing ». Ça change l’ambiance. En plus j’ai pas mal de responsabilités. Je suis auditeur interne c’est-à-dire que je suis responsable de l’application des procédures et des règlements de toutes sortes, sécurité comprise, bien sûr. D’ailleurs ils disent que j’exagère, que je suis trop les codes. Mais moi je suis comme ça. Ils sont bien contents de me trouver juste avant les auditions ­externes. Il y a un décalage entre la théorie et la pratique, c’est certain.

La personne qui pilotait la documentation au niveau international est partie en burn-out. Je ne sais pas pourquoi. Il y a des changements dans le groupe avec des jeux de chaises musicales entre les différents pays. Ils mettent en place ce qu’ils appellent le lean-management [2] . Ça ne va pas être marrant. Ils ont déjà sous-traité la paye en Pologne. En même temps ils font de drôles de trucs, ils ajoutent des stagiaires en comptabilité je ne sais pas pour quelles tâches alors que les vieux n’ont déjà pas assez de travail. C’est bizarre d’embaucher des précaires au lieu de donner le travail aux vieux briscards. On ne doit pas savoir ce qui se passe ? Ça se sépare en deux, les jeunes recrues, qui font du « running [3]  » ensemble en compagnie des cadres sup’ avec barbecues bien arrosés en fin de course, et les vieilles qui parlent de procédures.

L’autre jour dans le bureau de notre n+2, mon collègue était mort de rire, je ne sais pas ce qu’il avait fumé. Ils ne se méfient même pas, alors que j’ai été déléguée du personnel et déléguée syndicale pendant des années. Le DG [4] vient d’être licencié. Je ne sais pas ce qui se prépare mais en même temps j’en ai connu huit en sept ans… On n’y comprend jamais grand-chose. Tout est sur du court terme et après eux le ­déluge. J’espère que c’est de la qualité, ce qu’on vend ?

[1Seul le prénom est modifié, le reste est authentique

[2Lean-management : système d’organisation du travail qui cherche à mettre à contribution l’ensemble des acteurs afin d’éliminer, selon les adeptes de ce système, les gaspillages qui réduiraient l’efficacité et la performance d’une entreprise ou d’une unité de production.

[3Running : exercices physique à base de course à pied

[4DG : directeur général

 
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