Liban : Israël ou la guerre permanente
Avec son intervention militaire au Sud-Liban et ses bombardements du Sud de Beyrouth, l’État d’Israël entend mener une politique sécuritaire avec une violence coloniale assumée tout en affirmant son hégémonie régionale, et ce quoi qu’il en coûte pour les populations civiles libanaises.
Le 2 mars, quatre jours après le début de la guerre entre l’Iran d’un côté et Israël et les États-Unis de l’autre, Israël lance une nouvelle offensive au Liban. L’objectif affiché cette fois : occuper une bande de 30 kilomètres au Sud-Liban pour protéger les colons du nord d’Israël face aux attaques du Hezbollah. Ce type d’opération correspond à la doctrine militaire israélienne qui consiste à « tondre la pelouse » selon leurs termes, c’est-à-dire à mener des opérations militaires fréquentes pour détruire les capacités militaires des organisations opposées à Israël. C’était la doctrine par défaut appliquée à Gaza qui a ainsi subi, en plus du blocus à partir de 2007, des opérations militaires israéliennes en 2008-2009, en 2012 et en 2014.
Cette doctrine militaire est présentée par l’armée israélienne comme de l’autodéfense préventive. Ainsi les attaques répétées d’Israël contre le Liban n’auraient jamais eu lieu sans l’existence du Hezbollah. Cette rengaine a été reprise à l’international et par l’État français qui a condamné la méthode d’agir d’Israël tout en réaffirmant que c’était bien le Hezbollah qui devrait se désarmer pour mettre fin au conflit. En somme, le même type de réactions que nous avons pu observer face à la situation à Gaza.
Une doctrine qui a vu naître le Hezbollah
Le parallèle ne s’arrête pas là puisque ces réactions ignorent les raisons-mêmes de l’existence du Hezbollah. Celui-ci est fondé en 1982 au moment où Israël envahit le Sud-Liban, forçant ainsi les populations chiites qui y vivent à l’exil. Aidé par l’Iran, le Hezbollah a ainsi progressivement gagné en légitimité par sa capacité à résister aux offensives de l’État sioniste et de ses alliés. Ses alliances tactiques avec les forces anti-impérialistes de gauche ne l’empêchent pas d’agir sporadiquement contre celles-ci, et en particulier le Parti communiste libanais, pour prendre le leadership de la résistance libanaise. Le Hezbollah se trouve d’ailleurs conforté quand il parvient à repousser une nouvelle invasion israélienne en 2006.
Le désarmement du Hezbollah comme condition de retrait d’Israël est d’autant plus hypocrite que cette solution avait déjà été testée par le gouvernement libanais. Pour mettre fin à l’occupation du Sud-Liban par Israël en 1982, présentée alors comme une mesure de sécurité visant à déloger l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), l’État libanais a mené une politique de démantèlement militaire de la résistance palestinienne. Vaincue militairement au terme d’une guerre civile particulièrement brutale, l’OLP quitte le Liban en 1991. Ce qui n’a eu… aucun effet sur l’occupation. En effet, Israël ne quitte le Liban qu’en 2000 sous la pression de la résistance libanaise principalement composée de forces communistes et du Hezbollah.
Cette légitimité acquise par le Hezbollah vient de l’incapacité de l’armée libanaise à agir contre les invasions israéliennes. Cela n’a toutefois rien de surprenant. Depuis l’indépendance du pays, l’armée libanaise a été façonnée par les intérêts étrangers, en particulier syriens et occidentaux. L’objectif était de garder un État libanais capable d’assurer son autorité sur son territoire, mais vulnérable à des interventions étrangères. Les dirigeants politiques libanais ont ainsi choisi de construire une armée répondant à des objectifs « diplomatiques » en satisfaisant les diverses injonctions des puissances impérialistes globales et régionales. Aujourd’hui encore cette politique a cours, l’État libanais ayant signé une feuille de route avec les États-Unis pour démanteler les milices qui opèrent sur son territoire. Elle n’a pour l’instant pas été mise à exécution notamment à cause de résistances internes au sein de l’armée libanaise.
Une logique coloniale
Si cette invasion reproduit les causes structurelles qui ont conduit à la formation du Hezbollah, comment se fait-il qu’Israël la mène ? Nous l’avons vu plus tôt, cette intervention fait partie d’une doctrine militaire qui consiste à privilégier les interventions militaires sporadiques par rapport à toute relation diplomatique. Depuis son établissement, Israël mène des guerres préventives pour assurer sa sécurité. La paix n’étant pas une option lorsqu’on mène une politique coloniale agressive, il faut frapper en premier et se projeter de manière à ce que la guerre affecte disproportionnellement les civiles adverses. Cette doctrine est couplée à un certain opportunisme comme nous le voyons actuellement en Syrie, où Israël a profité du renversement d’Assad pour étendre son occupation illégale au-delà du plateau du Golan. Tout nouveau territoire dont la capture a été justifiée pour assurer la sécurité d’Israël peut être colonisé, et ainsi justifier la prochaine invasion.
Autre conséquence de la politique de guerre permanente de l’État sioniste : la nécessité d’hégémonie régionale. Puisque la guerre est le moyen qu’a Israël d’assurer sa sécurité, il ne doit pas exister de puissance potentiellement capable de rivaliser avec elle. Alors même qu’Israël possède l’arme atomique, sa plus grande peur est que l’Iran la possède également créant ainsi un équilibre stratégique inacceptable. Cette volonté d’hégémonie s’étend toutefois bien au-delà du domaine nucléaire. Nous pouvons ainsi comprendre la rupture quasi immédiate du cessez-le-feu avec l’Iran par de nouveaux bombardements au Liban : la guerre menée avec les États-Unis est le moyen qu’a Israël d’affaiblir militairement et économiquement son dernier rival.
Ces bombardements au Liban, qui en une journée ont fait plus de 350 morts et mortes et 1 000 blessées civiles permettent également de mettre en lumière l’horreur de la stratégie militaire israélienne. Le génocide à Gaza n’est pas une exception. Pour atteindre ses objectifs militaires, Israël est prêt à poursuivre le massacre des populations civiles. Malgré un mouvement antiguerre qui brave la répression, c’est plus de 93% de la population qui soutient la guerre contre l’Iran et ainsi l’ouverture d’un cinquième front (après Gaza, la Cisjordanie, la Syrie et le Liban). Nous pouvons ici voir les effets concrets de ce qu’Aimé Césaire appelle la « décivilisation du colonisateur », car cette vision barbare d’un État d’Israël qui ne peut être en sécurité que par le massacre des peuples du Moyen-Orient a désormais imprégné toute la population.
Corentin et Laurent (commission Relations internationales de l’UCL)





