Culture

Lire Alessandro Pignocchi : Perspectives terrestres. Scénarios pour une émancipation écologiste




Dessinateur, militant, chercheur en sciences cognitives et philosophie, Alessandro Pignocchi revenait en 2025 avec Perspectives terrestres, trois ans après le pertinent Ethnographie des mondes à venir qui nous offrait des « conversations illustrées » avec Philippe Descola, anthropologue renommé.

À cette occasion, une interview avait été publiée dans nos colonnes  [1].
Ce nouveau livre alterne textes de stratégie philosophico-politique et courtes bandes dessinées en lien, mais plus humoristiques.
Ces « perspectives » visent à proposer des pistes d’espoir, un futur désirable face à la catastrophe écologique et aux pouvoirs autoritaires, via des utopies concrètes, certaines existant déjà, et pose une réflexion stratégique sur les moyens de la victoire.

On trouvera intéressant, face à ce que le capitalisme a enlevé aux activités locales de subsistance et de relations locales, l’enjeu des affects, visant à produire un autre récit que l’extrême droite, prenant en compte l’attachement à des territoires, loin de la version identitaire. Il s’agit de capter des affects nourrissant les tentations réactionnaires, mais en leur conférant une orientation différente : communautaire, solidaire et collective  ; avec ses expériences d’autonomie, au sein de territoires non pas hérités mais construits. Ceux-ci nécessitant aussi d’assumer une relation subjectivante et non objectifiante (utilitaire) avec les habitants et habitantes non humains qui forment autant que nous le « milieu de vie ». Il s’agit aussi d’offrir des perspectives plus intenses et joyeuses que ne le propose le militantisme négatif. Il ne faudrait pas destituer sans instituer. Ne pas proposer de démanteler sans bâtir.

Pignocchi cherche dans cet ouvrage à répondre aux besoins de mobilisations actuelles, qui réclament « autre chose » que le capitalisme ou un pseudo-socialisme productiviste et prône comme objectif de long terme une fédération de territoire autonomes via des luttes locales sur lesquelles la population reprend en main les activités de subsistance. On y trouve aussi une critique implacable de la social-démocratie, objet politique « zombie » et inopérant de nos jours.

Un essai de stratégie politique porteur d’espoir, poursuivant la logique des Mondes à venir. On peut néanmoins être dubitatif sur sa tentative de concilier réformisme et révolution, État et non-État. Cette idée de le faire coexister avec les ZAD et tout ce qu’il appelle le « déjà-là » de réseaux d’autonomie alimentaire et d’entraide par exemple, qui s’institueraient « à l’échelle de l’État » comme l’a été le régime général de Sécurité sociale, qu’il cite. Sauf que c’est justement l’étatisation de cette dernière qui l’a enlevée des mains des travailleurs et travailleuses. Mais ce déjà-là permet en effet de « montrer son efficacité et sa désirabilité ». Et les ébauches existantes de ce qui pourrait exister sont des points d’appui. Ainsi en est-il du chapitre résumant de manière assez claire et pertinente l’intérêt de la mise en place d’une Sécurité sociale de l’alimentation.

On pourra également reprocher le manque de centralité de la lutte des classes et de la question de la reprise de la production hors alimentation. Ces questions ne sont certes pas absentes, mais il faut attendre le dernier quart du livre : elles y sont brièvement abordées, et l’auteur défend une alliance entre classes populaires et ­petite-­bourgeoisie culturelle, cette dernière qui peuplerait déjà l’écologie anticapitaliste, alliance qui serait nécessaire contre la grande bourgeoisie économique. Enfin, il reconnaît l’intérêt du syndicalisme et défend la nécessité de ponts entre lui, les luttes autonomes et paysannes. Mais plutôt que de viser une grève générale expropriatrice, Pignocchi préfère miser sur la construction de réseaux « à côté » du travail et du capital, en jetant un peu vite la perspective commu­niste aux oubliettes dans la production majoritairement existante.
Mais sans nul doute que face au fascisme qui s’installe, ces « réseaux » locaux deviendront de nécessaires zones de résistance et les embryons d’une alternative concrète.

Marius (UCL Toulouse)

[1«  Sortir du dualisme protection/exploitation de la “Nature”  », Alternative libertaire n° 334, janvier 2023. https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Entretien-Alessandro-Pignocchi-Sortir-du-dualisme-protection-exploitation-de-la

 
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