Lire : Antonini, « Pour une économie libertaire »

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Les libertaires ont compté et comptent nombre de philosophes, historien·nes, géographes, sociologues et politistes. Les économistes sont plus rares à se rattacher à ce courant d’idées. On pensera à Proudhon, à Kropotkine et plus proches de nous à Michael Albert, Alain Bihr ou David Graeber. On peut toutefois estimer à juste titre que le terme économiste est sans doute réducteur pour qualifier leurs travaux et du reste ces auteurs ne se présentent pas le plus souvent comme économistes car leurs travaux sont au carrefour de plusieurs disciplines.

Dans Pour une économie libertaire, Frédéric Antonini interroge la prétention de l’économie politique capitaliste à expliquer l’ensemble des activités humaines. Il revendique une approche plus globale grâce à laquelle il est possible de penser une alternative au capitalisme, autrement dit une société débarrassée du profit, de l’état et de la division en classes et fondée sur l’autogestion.

Dans cet essai de moins de 80 pages, l’auteur avance des idées et des propositions qu’il soumet au débat.

Il montre en quoi capitalisme et autogestion sont incompatibles et expose très clairement le fait qu’une économie libertaire ne peut résulter d’une régulation du capitalisme. Pour autant il définit l’économie libertaire comme pluraliste et précise sous quelles conditions diverses formes de productions sont possibles. Il est dommage qu’il l’énonce parfois comme une évidence et n’explique pas suffisamment les raisons pour lesquelles ce pluralisme est souhaitable.

Si une révolution implique une rupture, c’est aussi un processus dans la mesure où la constitution d’un bloc social majoritaire autour d’un projet révolutionnaire implique des alliances. C’est le cas par exemple entre les salarié·es et une petite paysannerie qui ne bascule pas spontanément dans le collectivisme libertaire, mais reste à convaincre des bienfaits de ce choix. On peut donc tout à fait concevoir que la petite propriété paysanne puisse se maintenir sans que les revenus tirés de cette même propriété procèdent d’une activité lucrative, ce que soutient Frédéric Antonini d’une façon générale. La petite paysannerie peut être gagnée à l’idée de socialisation à partir du moment où elle comprendra que toute la société peut y gagner et non par la contrainte et un mode de socialisation autoritaire.

On trouve dans cet ouvrage pas mal de pistes et de mesures de transition pour aller vers une économie libertaire comme la transformation des entreprises publiques en coopératives d’intérêt public, la réquisitions de logements et de locaux vides ou de terres inutilisées ou encore la réduction du temps de travail avec augmentation des salaires, entre autres. Du reste sur ce sujet comme sur les questions portant sur la propriété collective des moyens de productions ou les échanges marchands non lucratifs, Frédéric Antonini ne manque pas de rappeler que l’économie libertaire ne part pas de rien et s’appuie sur des pratiques et des réalités économiques et sociales actuelles.

Les rapports entre sociétés libertaires (qui ne vivront sans doute pas en autarcie) et économies de domination sont également évoquées. Ils sont possibles à certaines conditions fixées à travers des critères sociaux et écologiques notamment.

Certes cet ouvrage ne se veut pas exhaustif mais la réflexion qu’il veut ouvrir gagnerait à élargir le propos d’une économie articulant davantage l’autogestion avec la remise en cause du patriarcat (exerçant une domination écrasante sur les femmes dans le champ des études économiques), du racisme et de l’idéologie technicienne.

À ces quelques réserves près, Pour une économie libertaire aidera assurément à nourrir le débat sur le projet de société et constitue un point d’appui pour celles et ceux qui souhaitent que l’économie ne se limite pas à un débat entre sectateurs·trices d’un libéralisme pur et dur et partisan·es d’une simple régulation du capitalisme.

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • Frédéric Antonini, Pour une économie libertaire, Nada mai 2019, 80pages, 8euros
 
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