Culture

Lire : Baqué, « Un nouvel or noir. Le Pillage des objets d’art en Afrique »

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Primitif, nègre, noir, colonial, tribal... Les courants artistiques qui sont nés en Afrique ont subi bien des qualificatifs. Toutes ces appellations, dont on ne peut que souhaiter la disparition, orientent un marché de l’art qui repose en réalité sur le pillage le plus sordide, lequel a des effets terribles, mais difficiles à évaluer sur les sociétés lésées.

Le marché de l’art africain est fort lucratif  : 92 millions d’euros en 2014, 80 millions en 2018. Le journaliste Philippe Baqué dénonce un véritable pillage, qui débuta par les cabinets de curiosités et s’intensifia avec le colonialisme, pour se poursuivre par l’engouement de nombreux artistes. Breton et Eluard auraient vendu quelques trois cent vingt pièces lors de l’exposition coloniale de 1931. Tristan Tzara accumula beaucoup d’objets : en 1988, sa collection fut vendue pour la somme de quatre millions et demi d’euros. Dès 1936, la France crée, à Dakar, l’IFAN : l’Institut français d’Afrique noire. Les œuvres transitaient par des officines de l’IFAN, certaines vers la France et d’autres vers le musée Théodore Monod, à Dakar.

Après l’indépendance du Sénégal en 1966, l’IFAN devint l’Institut fondamental d’Afrique noire. Mais les vols se succèdent dans les musées, en toute impunité. L’auteur nous raconte au fil des pages, l’histoire de ce pillage organisé, de la fondation Dapper au musée Chirac.

«  Histoire d’une métamorphose  » tel aurait pu être le titre de ce livre qui nous narre cette effroyable aventure d’un changement de forme et de nature. Pour devenir simple objet marchand, l’objet d’art africain doit subir une mue de sens. Il doit «  mourir  » : passer de l’état fonctionnel ou sacral à celui de marchandise. Mais ce ne sont que des objets, objecterez-vous  ! Or ce sont des pans des sociétés africaines fragilisées qui se délitent. Vol d’Histoire qui renforce l’idée d’une Afrique sans histoire. « Sera-t-on capable d’évaluer en termes social, culturel et historique l’appauvrissement irréversible que cette mise aux enchères a entraîné  ? »

De l’objet sacré à la pièce du musée

Cette métamorphose est tellement importante que l’objet n’est plus reconnaissable en ces fonctions premières. De cultuel, d’usuel, il devient marchandise. En le déclassant, c’est la culture, l’histoire même de ces peuples que l’on confisque, que l’on dénature. « La métamorphose des objets cultuels ou archéologiques en objets marchands, ne peut s’accomplir que dans le cadre d’un rapport de domination. Seule la contrainte peut amener une société à aliéner une part d’elle-même, de son histoire, de sa culture. »

La désintégration des objets fut rendue possible par le capitalisme et le colonialisme. Domination économique, militaire, politique et culturelle… Même un éventuel retour à leur pays d’origine ne peut plus être autre chose que l’expression de la bienveillance et des bonnes intentions des dominants. Il ne faut pas y voir une juste réparation, mais bien un autre temps de la domination.

Dominique Sureau (UCL Angers)

  • Philippe Baqué, Un nouvel or noir. Le Pillage des objets d’art en Afrique, Agone, en coédition avec l’association Survie, mai 2021, 408 pages, 15 euros.
 
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