Lire : Fantasia & Voss, « Des syndicats domestiqués. Répression patronale et résistance syndicale aux Etats-Unis »

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Incarné par l’American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO), le syndicalisme américain n’évoque généralement qu’un dinosaure bureaucratique, rongé par la corruption, acquis idéologiquement au Parti démocrate et à la collaboration de classe, voire à l’impérialisme militaire et commercial de l’Oncle Sam.

Rick Fantasia et Kim Voss secouent ces vieux schémas en décryptant les tentatives de rénovation qui travaillent l’AFL-CIO depuis quinze ans, et dont la face « visible » a été la participation de nombreux syndicalistes à la « bataille de Seattle » en novembre 1999, aux côtés de milliers d’autres contestataires souvent bien éloignés de la classe ouvrière. « Teamsters and turtles, together at last !! » [1] proclamait une banderole dont l’image fit alors le tour des télés et des journaux américains.

Qu’est-ce qui avait rendu possible ce « miracle social », comme le qualifient les auteur(e)s ? La réponse se trouve dans les grandes luttes menées par le prolétariat immigré et sous-payé de Los Angeles, dont Ken Loach a rapporté un aperçu dans son film Bread & Roses en 2000. Le syndicat des employés des services (SEIU) s’est lancé, à la fin des années 80, dans une grande campagne de syndicalisation des travailleur(se)s du nettoyage qui a été couronnée de succès avec la syndicalisation de plusieurs dizaines de milliers d’entre eux/elles, et d’importantes conquêtes sociales. Rick Fantasia et Kim Voss se penchent - entre autres - sur le « cas d’école » Los Angeles, qui vit une population traditionnellement marginalisée et silencieuse se réapproprier la lutte avec une fougue dépassant tous les espoirs des militant(e)s du SEIU. Le SEIU a, au cours des années 80, bouleversé ses méthodes d’action, en donnant des responsabilités à des militant(e)s « extérieur(e)s » formé(e)s aux luttes dans les années 70 sur les campus (minorités ethniques, antimilitarisme, etc.), puisant dans leur savoir-faire pour réinventer l’action ouvrière.

Apprendre pour se renouveler

La SEIU est aujourd’hui une des fédérations syndicales les plus novatrices et, coup de théâtre, en 1995, son dirigeant John Sweeney a été élu à la direction de l’AFL-CIO, décidé à rompre avec la routine besogneuse de ses prédécesseurs. La nouvelle direction a ainsi tissé des liens avec des intellectuel(le)s, s’appuyant sur eux et elles pour gagner une visibilité idéologique, à la surprise (désagréable) des idéologues libéraux. Elle a également entrepris de s’associer avec des mouvements étudiants, dont la solidarité a été décisive pour gagner une lutte importante des ouvrier(e)s de l’université Yale.

Ainsi, soulignent les auteur(e)s, s’est entamée une « rénovation de la représentation du monde syndical dans le public, et l’image du/de la militant(e) est en passe de distancer celle de » l’autocrate « et du bureaucrate » : une petite révolution. Le livre détaille cependant les obstacles à une rénovation de la centrale américaine : d’une part le patronat, un temps désorienté par ces improbables victoires ouvrières, est en train de préparer sa revanche, dans un climat d’hystérie « antiterroriste » ; d’autre part, Sweeney doit composer avec la grande majorité des fédérations de l’AFL-CIO - y compris les adhérent(e)s de base -, méfiantes à l’égard de ce « syndicalisme de contestation sociale ».

Va-t-on vers une « renaissance » du syndicalisme aux Etats-Unis ? « Ce n’est pas sûr », estiment prudemment les auteur(e)s, « mais la question reste ouverte. Ce qui importe c’est que, pour la première fois depuis bien longtemps, on peut penser qu’une telle chose est possible. »

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)

  • Rick Fantasia & Kim Voss, Des syndicats domestiqués, Répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis, éditions Raisons d’agir, 2003, 8 euros.

[1« Routiers et écologistes, enfin réunis !! » ; les turtles sont les écologistes de la classe moyenne.

 
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